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lundi 31 octobre 2016

Rita Marshall, révélatrice de créateurs

(c) Etienne Delessert.

Ce n'est pas "Trick or treat?" (farce ou friandise?) mais une devinette littéraire. Quel est le commun dénominateur de ces cinquante albums pour enfants, et sans doute davantage, nés en français ou traduits? Bon, la liste se trouve ci-dessous mais je vous donne déjà quelques indices sous la forme de six noms d'illustrateurs: Roberto Innocenti, Monique Félix, Yan Nascimbene, Gary Kelley, Guy Billout,.. sans oublier bien sûr Etienne Delessert.

"Jeux d'enfants" d'Etienne Delessert, les différents livres de la Souris de Monique Félix, les premiers livres de la Nature, "Les Sept nains" d'Etienne Delessert, "Voyage" de Guy Billout, "Rose Blanche" de Roberto Innocenti et Christophe Gallaz, "Conte de Noël" de Charles Dickens et Roberto Innocenti, "Un jour en septembre" de Yan Nascimbene, "Ocean Deep/Bleue marine" de Yan Nascimbene, "Little Lou" de Jean Claverie, "Le mauvais Prince Hans" de Christian Andersen et Georges Lemoine, "Jeux d'enfants" d'Etienne Delessert, "J'aime pas lire!" de Rita Marshall et Etienne Delessert, "J'aime vraiment pas lire!" de Rita Marshall et Etienne, "J'ai rencontré un Dinosaure" de Jean Wahl et Chris Sheban, "Comédie de la lune" d'Etienne Delessert, "La Maison" de Roberto Innocenti, "Qui a tué Rouge-Gorge?" d'Etienne Delessert, "Paris Rutabaga" de Jean-Louis Besson, "Contes de mystère et d'imagination" d'Edgar Allan Poe et Gary Kelley, "L'Auberge de nulle part" de  Roberto Innocenti, "La Fille en rouge" de Aaron Frish et Roberto  Innocenti, "Loin des yeux loin du cœur" de Claude Lapointe, "Amorak" de Tim Jessel, "Leçons de tuba" de Monique Félix, "Pinocchio" de Carlo Collodi et Roberto Innocenti, "L'étoile d'Erika" de Ruth Vander Zee et Roberto Innocenti, "La Belle et la Bête" de Madame de Villeneuve et Etienne Delessert, "Le petit Soldat de plomb" de Hans Christian Andersen et Georges Lemoine, "Cendrillon" de Charles Perrault et Roberto Innocenti, "Bushy Bride" de Seymour Chwast, "Le petit Chaperon rouge" de Charles Perrault et Sarah Moon, "Le petit Sapin" de Hans Christian Andersen, Rita Marshall et Marcel Imsand, "La Reine des neiges" de Hans Christian Andersen et Stasys Eidrigevicius, "Hansel & Gretel" des frères Grimm et Monique Félix, "Le Pêcheur et sa femme" des frères Grimm et John Howe, "Roserouge et Neigeblanche" des frères Grimm et Roland Topor, "Casse Noisette" d'Ernst Theodor Amadeus Hoffmann et Roberto Innocenti, "Bas les monstres" d'Etienne Delessert, "Spartacus" d'Etienne Delessert, "Un verre" d'Etienne Delessert, "Cirque de nuit" d'Etienne Delessert, "Franklin la mouche" de Bob Blechman, "Doctor Dolittle" de Hugh Lofting et Seymour Chwast, "Everything is a Poem" de Patrick Lewis et Cristina Pritelli, "Fourru Bourru" d'Etienne Delessert, "Mowgli et ses frères" de Rudyard Kipling et Mary Wormell, "Le Cavalier sans tête" de Washington Irving  et Gary Kelley, "Le Collier" de Guy de Maupassant et Gary Kelley, "Le Lapin de velours" de Margery Williams et Monique Félix, "La Rivière" de Charles Darwin et Fabian Negrin.
Vous avez trouvé? Le dénominateur commun des livres ci-dessus est une Américaine menue, dont la taille est inversement proportionnelle à l'étendue de son talent et à sa ferveur pour le boulot bien fait. J'ai nommé Rita Marshall, directrice artistique depuis 1988 des formidables éditions américaines Creative Company (Mankato, Minnesota) - mais elle travaillait déjà avec elles avant.


Si je vous parle d'elle aujourd'hui, c'est parce que l'incroyable travail dans l'ombre qu'elle a effectué depuis tout ce temps est aujourd'hui exposé pour la première fois en Europe. Rarement une directrice artistique américaine aura autant apporté à un genre littéraire. Qu'a-t-elle fait? Comment? C'est ce qui nous est montré pour la première fois et c'est passionnant.

L'Ecole Estienne à Paris met sur pied la très riche exposition rétrospective "Rita Marshall, dompteuse de lions, ou le portrait de The Creative Company, USA". Une maison d'édition exemplaire de qualité qui est parfois mieux connue ailleurs dans le monde qu'aux Etats-Unis même.

Bien sûr, les professionnels du livre jeunesse ont souvent croisé la fine silhouette de Rita Marshall au début du printemps à la Foire du livre pour enfants de Bologne. Ils ont souvent entendu prononcer son nom lors de la proclamation des RagazziAwards puisqu'elle et Creative Company ont souvent et à juste titre été mis à l'honneur. Et ils ont apprécié sur place les magnifiques catalogues qu'elle concoctait pour la Foire.

Bien sûr, les amateurs de livres pour enfants de qualité identifient son travail dans l'immense production éditoriale. Son raffinement, toujours adapté au sujet qu'elle traite, se distingue de loin. Les livres qu'elle a orchestrés ont été le fruit de nombreuses coéditions ou traductions. Rita Marshall sait non seulement envoyer des auteurs et les illustrateurs dans des chemins qu'ils ne pensent pas toujours explorer, mais les écouter, les rassurer et les encourager. Le petit chaperon rouge illustré de photos de Sarah Moon, c'était elle. La découverte de Roberto Innocenti aussi. Les mariages contes classiques-illustrateurs contemporains encore elle.

"Poe" de Nancy Loewen, photographies de Tina Mucci. (c) Creative Company.

 "Un chant de Noël", de Charles Dickens, dessins de Roberto Innocenti. (c) Cr.C.

"The Frog who wanted to see the Sea" de Guy Billout. (c) Creative Company.

"Mocha Dick" de Brian Heinz, dessins de Randall Enos. (c) Cr. C.



L'exposition qui s'ouvre cette semaine à Paris est une formidable occasion d'avoir une vue panoramique sur le travail de cette femme de l'ombre. Elle réunit une centaine de livres présentés sur des lutrins de bois, des originaux et des agrandissements des meilleurs artistes américains ou non qui ont participé à l'aventure Creative depuis trente ans. On y voit de près la démarche de la directrice de création, ses maquettes, ses recherches de logos, ses esquisses de couvertures, l'énorme travail qui précède l'impression des livres. En effet, Rita Marshall suit personnellement une vingtaine de livres de fiction par an, et elle supervise plus de 120 ouvrages de non-fiction (documentaires) richement illustrés.

L'exposition s'accompagne d'un excellent catalogue de 104 pages en grand format où la "Dompteuse de lions" est présentée par Etienne Delessert, son mari. Pas d'hagiographie mais un portrait tendre de la femme et une évocation précise non seulement de la directrice artistique mais de la situation éditoriale américaine avant et pendant Creative Company. Le destin de plusieurs albums marquants est conté. De très nombreuses illustrations agrémentent les pages, rappels de titres d'albums qui ont marqué la littérature de jeunesse internationale. Et qui ont marqué bien entendu les enfants qu'ils ont fait rire, sourire, trembler parfois, développer leur imagination, leur fantaisie, leur connaissance d'eux-mêmes et leur sens artistique toujours.



Première et quatrième de couverture du catalogue de l'exposition.


L'exposition "Rita Mashall, dompteuse de lions", se tient à l'Ecole Estienne (18 boulevard Auguste-Blanqui, 75013 Paris) du 3 novembre au 2 décembre du lundi au vendredi de 14 à 19 heures.

Il serait évidemment très intéressant que le beau travail qui a été effectué pour cette exposition soit aussi partagé en Belgique...


Etienne Delessert et Rita Marshall.







jeudi 27 octobre 2016

Le Grand Prix du roman de l'Académie française va à Adélaïde de Clermont-Tonnerre



Adélaïde de Clermont-Tonnerre. 
Ce jeudi 27 octobre, le dernier du mois d'octobre, peu après 16h30, l'Académie française a annoncé le nom de son lauréat pour le Grand Prix du Roman 2016 (10.000 euros), créé en 1914.
De sa lauréate plutôt puisqu'elle a couronné Adélaïde de Clermont-Tonnerre pour son deuxième roman "Le dernier des nôtres" (Grasset, 496 pages). La romancière a été élue au premier tour de scrutin par onze voix contre cinq voix à Benoît Duteurtre et trois voix à Sylvain Prudhomme. A tout juste quarante ans, la directrice du magazine "Point de vue" a été considérée par l'Académie comme la meilleure auteure de l'année.

Pour rappel, sa dernière sélection, établie le jeudi 13 octobre, avait retenu ces trois titres:

  • "Le dernier des nôtres", d'Adélaïde de Clermont-Tonnerre (Grasset)
  • "Livre pour adultes", de Benoît Duterutre (Gallimard)
  • "Légende", de Sylvain Prudhomme (Gallimard/L'Arbalète)


Sous-titré "une histoire d'amour interdite au temps où tout était permis", "Le dernier des nôtres" est un gros pavé de 500 pages, 496 exactement, qui se dévore tant le suspense y est bien mené. On y passe de l'Allemagne en 1945 aux Etats-Unis dans les années 70. On y croise des personnages connus, dont Werner von Braun (les V2 et le programme spatial américain, c'est lui). On y croise surtout des personnages de fiction, miroirs de leur époque tourmentée. Dont un, père incertain d'un enfant qui veut connaître ses véritables origines.

Pour lire le début du roman primé, c'est ici.


Peu de femmes remportent le Grand Prix du roman de l'Académie française. Il faut en effet remonter à 2005 pour rencontrer la lauréate précédente, Henriette Jelinek. Entre cette dernière et Adélaïde de Clermont-Tonnerre, on croise Hédi Kaddour et Boualem Sansal en doublé, Adrien Bosc, Christophe Ono-dit-Biot, Joël Dicker, Sorj Chalandon, Eric Faye, Pierre Michon, Marc Bressant, Vassilis Alexakis et Jonathan Littell.

Elles étaient plus présentes précédemment: Marie Ferranti en 2002, Amélie Nothomb en 1999, Anne Wiazemsky en 1998, Calixthe Beyala en 1996, Paule Constant en 1990, Geneviève Dormann en 1989, Frédérique Hébrard en 1987... Mais bien plus rares avant. A noter quand même que la quatrième attribution du prix, en 1918, couronna déjà une femme, Camille Mayran.

Il est intéressant de consulter la liste entière (ici) et de voir les auteurs et les titres retenus.




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Violaine Gelly, biographe de Charlotte Delbo, réagit à l'attribution du Prix Femina essai


Depuis mardi et l'attribution du Prix Femina essai à Ghislaine Dunant pour sa biographie "Charlotte Delbo, la vie retrouvée" (Grasset, lire ici), une partie du monde littéraire se fait entendre pour rappeler l'existence d'une autre biographie consacrée à la rescapée d'Auschwitz, "Charlotte Delbo", cosignée en 2013 par Violaine Gelly et Paul Gradvohl (Fayard). Pour indiquer des "emprunts", à tout le moins. Faute de disposer de cette première bio, je m'étais contentée de la rappeler.

Je m'étais toutefois étonnée en parcourant le livre de Ghislaine Dunant qu'elle ne mentionne pas l'ouvrage de Gelly et Gradvohl dans ses références. Il s'agissait pourtant de la première biographie consacrée à Charlotte Delbo! Et fort complète. Et pas ancienne. Et publiée dans le même groupe éditorial.

Quant à lire "Charlotte Delbo, la vie retrouvée", j'avoue en avoir été incapable. J'ai calé. Le "je" utilisé par l'auteure m'a immédiatement dérangée même si cette "résonance" voulue est sans doute ce qui a séduit les jurées. Société gouvernée par l'émocratie... Pas que j'ai un problème avec l'autofiction, même en introduction d'une biographie. Laurence Tardieu avait très joliment expliqué comment sa propre vie était entrée en résonance avec celle de Diane Arbus lire ici). Mais ici, mon capteur de sincérité est resté plat.

Et les auteurs de la première biographie de Charlotte Delbo, fruit d'un long travail, que ressentent-ils devant l'attribution de ce prix? De la colère bien entendu devant ce pillage récompensé, que Violaine Gelly dépasse magnifiquement dans un billet subtil et éclairant publié par Bibliobs et qu'elle m'a autorisée à reproduire ci-dessous.

"Trente-et-un ans après sa mort, Charlotte Delbo est toujours vivante: mardi, le prix Femina a récompensé l’essai que lui consacre Ghislaine Dunant, "Charlotte Delbo, une vie retrouvée", paru chez Grasset. Retrouvée? Quand l'avait-on perdue? Depuis sa mort en 1985, ses éditeurs Minuit et Berg international continuent d'éditer et de vendre l'œuvre de cette écrivaine, résistante, déportée, saluée comme l'égale au féminin d'un Primo Levi. Le 3 février 1995, grâce à la compagnie de théâtre Bagages de Sable, dans les cent cinquante-quatre communes d'origine des femmes du convoi du 24 janvier 1943, trois cent-vingt comédiennes ont lu toute la nuit durant, l'œuvre-témoignage de Charlotte Delbo, "Auschwitz et après".
En France, comme aux États-Unis et au Canada, des mémoires et des thèses lui sont consacrés: plus de soixante d'entre eux sont recensés par le site charlottedelbo.org. Sans oublier, en 2013, l'aboutissement d'années de travail de l'association des amis de Charlotte Delbo pour célébrer le centenaire de sa naissance: des dizaines de conférences, des pièces de théâtre montées dans la France entière, des revues, un colloque international à Paris, la parution de la première biographie de cette femme dont on ne savait rien, jusqu'alors, en dehors de ses écrits, l'édition de l'intégralité de son théâtre chez Fayard… , jusqu'à l’éventualité de son transfert au Panthéon.
Trente-et-un ans après sa mort, Charlotte Delbo n'a donc cessé de vivre à travers tous celles et ceux qui ont été touchés en plein cœur par la force de cette œuvre totalement inclassable, cette voix unique. Des universitaires, des metteurs en scène, des acteurs, des musiciens, des journalistes, des étudiants, des poètes qui ont porté sa mémoire et son talent. Autant de sources auxquelles pendant "sept années de recherche et d'enquête sur la vie de Charlotte Delbo', dans son envie de 'faire découvrir cette femme', Ghislaine Dunant, lauréate du Femina, n'a visiblement pas eu accès. Pas une citation, pas une référence, pas la moindre bibliographie.
On peut se féliciter de voir Delbo recevoir les honneurs littéraires qu'elle n’a pas connus de son vivant. On peut, dans le même temps, s'agacer que ce soit par un livre qui se revendique comme touché par la grâce de l'écrivain. Un écrivain dont l'omnipotente connaissance naît sous l'inspiration de l'émotion ou, comme dit Ghislaine Dunant, de la résonance avec son sujet. Aucun travail n'a jamais été diminué de rendre hommage à ceux qui l'ont précédé.
Dans cet essai qui, à son tour et avec son approche particulière, fait vivre la parole de Delbo, Ghislaine Dunant oublie l'une des plus belles leçons de l'œuvre de son modèle. Pour Charlotte Delbo, qui écrivait si rarement au "je", c'est le "nous", le collectif, qui prévalait. C'est avec et grâce à ses camarades de déportation qu'elle a pu revenir d'Auschwitz; c'est en leur nom qu'elle a pu écrire ces mots charnels, puissants et tellement libres.
Dans "Le Convoi du 24 janvier", Charlotte Delbo retrace chacune des biographies de ses 229 compagnes. Par ordre alphabétique, elle se glisse à la lettre D, au milieu de toutes les autres, les vivantes et les mortes, celles dont l'amitié l'a portée comme celles qu'elle ne connaissait pas. Elle l'a dit et redit: sans les autres, nous ne sommes rien. Ce n'est pas ce message-là qu'a couronné, mardi, le jury du Femina."
Violaine Gelly, 
co-auteur avec Paul Gradvohl 
de "Charlotte Delbo", Fayard, 2013



Harry Potter parmi 50 romans contemporains

C'est "Livres-Hebdo" qui le rapporte: l'hebdomadaire allemand "Der Spiegel" a recensé les "50 romans de notre temps" qui ont le plus marqué notre époque depuis 1989.

Surprise! "Harry Potter à l'école des sorciers" de J.K. Rowling figure dans cette liste de littérature générale et non jeunesse, voisin de titres signés Rushdie, Coupland, Roth, Oz, etc... ainsi que d'autres éminences de la littérature dont trois auteurs français, trois Prix Goncourt, Michel Houellebecq (trois livres classés, le seul triplé), Patrick Modiano, également prix Nobel de littérature, et Alexis Jenni.

Une lectrice attentive me signale que "Good Bye Berlin" de Wolfgang Herrndorf (2010) appartient aussi à la littérature de jeunesse. Le roman a été traduit en 2012 par Isabelle Henderlein chez Thierry Magnier en gardant son titre original.

A noter qu'un quart des livres sont dus à des femmes, c'est plus que d'habitude.

Ce qui est réjouissant dans cette liste, c'est que nombre des cinquante titres existent en traduction française. Et qu'ils constituent une excellente base de bibliothèque.

Les "50 romans de notre temps" du "Spiegel" par ordre chronologique


  1. "Les versets sataniques" de Salman Rushdie (1988)
  2. "Val pagaille" de Friedrich Dürrenmatt (1989)
  3. "Lust" d'Elfriede Jelinek (1989)
  4. "American Psycho" de Bret Easton Ellis (1991)
  5. "Rue du silence, n° 6" de Monika Maron (1991)
  6. "Génération X" de Douglas Coupland (1991)
  7. "Les émigrants" de W. G. Sebald (1992)
  8. "Vie amoureuse" de Zeruya Shalev (1997)
  9. "Le dieu des petits riens" d'Arundhati Roy (1997)
  10. "Harry Potter à l'école des sorciers" de Joanne K. Rowling (1997)
  11. "Europa" de Tim Parks (1997)
  12. "Les particules élémentaires" de Michel Houellebecq (1998)
  13. "La tache" de Philip Roth (2000)
  14. "Le palais des miroirs" d'Amitav Ghosh (2000)
  15. "Sourires de loup" de Zadie Smith (2000)
  16. "Les correction"s de Jonathan Franzen (2001)
  17. "Fin de party" de Christian Kracht (2001)
  18. "Neige" d'Orhan Pamuk (2002)
  19. "Une histoire d'amour et de ténèbres" d'Amos Oz (2002)
  20. "Les cerfs-volants de Kaboul" de Khaled Hosseini (2003)
  21. "Tout ce que j'aimais" de Siri Hustvedt (2003)
  22. "2666" de Roberto Bolano (2004)
  23. "Murogi wa Kagogo (Wizard of the Crow)" de Ngugi wa Thiong'o (2004)
  24. "Auprès de moi toujours" de Kazuo Ishiguro (2005)
  25. "Samedi" de Ian McEwan (2005)
  26. "Extrêmement fort et incroyablement près" de Jonathan Safran Foer (2005)
  27. "La griffe du chien" de Don Winslow (2005)
  28. "Un pedigree" de Patrick Modiano (2005)
  29. "La route" de Cormac McCarthy (2006)
  30. "L'homme qui tombe" de Don DeLillo (2007)
  31. "La brève et merveilleuse vie d'Oscar Wao" de Junot Díaz (2007)
  32. "La tour" d'Uwe Tellkamp (2008)
  33. "Zones humides" de Charlotte Roche (2008)
  34. "Une femme fuyant l'annonce" de David Grossman (2008)
  35. "La bascule du souffle" d'Herta Müller (2009)
  36. "La mort d'un père" de Karl Ove Knausgård (2009)
  37. "Dans l'ombre des Tudors" d'Hilary Mantel (2009)
  38. "La Chine d'en bas" de Liao Yiwu (2009)
  39. "Good Bye Berlin" de Wolfgang Herrndorf (2010)
  40. "La carte et le territoire" de Michel Houellebecq (2010)
  41. "Open city" de Teju Cole (2011)
  42. "L'art français de la guerre" d'Alexis Jenni (2011)
  43. "Johann Holtrop" de Rainald Goetz (2012)
  44. "La fin de l'homme rouge ou le Temps du désenchantement" de Svetlana Aleksievitch (2013)
  45. "Le ravissement des innocents" de Taiye Selasi (2013)
  46. "Le cercle" de Dave Eggers (2013)
  47. "Americanah" de Chimamanda Ngozi Adichie (2013)
  48. "Planet Magnon" de Leif Randt (2015)
  49. "Glantz und Gloria" d'Henning Ahrens (2015)
  50. "Soumission" de Michel Houellebecq (2015)







mercredi 26 octobre 2016

Les ours sortent groupés, dirait-on

Une expo d'ours

Autant solder immédiatement un sujet qui fâche. Oui, l'affiche qui annonce la sympathique exposition "Grrr! L'ours dans tous ses états..." au Centre d'Art du Rouge-Cloître, exposition montée en collaboration avec le CLJBxl (Centre de Littérature de Jeunesse de Bruxelles), est tout simplement hideuse - et son titre ridicule. Qui a eu l'idée de juxtaposer ainsi ces différents ours dessinés? Cela ne ressemble à rien. C'est d'autant plus navrant que l'idée de l'expo est excellente, réunir les ours nés des pinceaux de neuf illustrateurs jeunesse belges au cours des vingt-cinq années écoulées et pas des moindres: Claude K. Dubois, Jean-Luc Englebert, Gaëtan Evrard, Émile Jadoul, Louis Joos, Rascal, Stibane, Gabrielle Vincent et Marie Wabbes. La plupart d'entre eux sont édités chez Pastel ou à la maison-mère française, l'école les loisirs. Leurs styles graphiques différents disent bien combien l'ours est multiple. Beaucoup de dessins originaux, plus d'une centaine, sont exposés sur les deux niveaux habituels du lieu. Un ensemble plutôt plaisant.

Ci-dessous, les couvertures de la plupart des albums dont sont tirées les illustrations exposées (ceux qui sont disponibles sont en vente à l'entrée).



Plus précisément, et par ordre d'apparition au visiteur:
  • "Le voyage d'Oregon", Louis Joos et Rascal
  • "Le rêve de l'ours", Louis Joos et Carl Norac
  • "C'est un papa", Louis Joos et Rascal
  • "Un ours à l'école", Jean-Luc Englebert (lire ici)
  • "Ourson blanc", Claude K. Dubois
  • "Papa-île", Emile Jadoul
  • "Où est la lumière", Stibane
  • "Boucle d'or & les trois ours", Rascal
  • "Je voudrais que tu m'aimes", Marie Wabbes (lire ici)
  • "Portraits d'ours en peluche", Marie Wabbes
  • "Ours, es-tu là?", Gaétan Evrard
  • "Wang le pêcheur", Gaétan Evrard
  • "Ernest et Célestine au musée", Gabrielle Vincent
  • "Ernest et Célestine chez le photographe", Gabrielle Vincent
  • "Ernest et Célestine Le sapin de Noël", Gabrielle Vincent

On ne croise pas que des originaux dans cette expo. Des ours en peluche aussi, dont une sélection par la collectionneuse experte qu'est Marie Wabbes. Des vitrines proposent plein d'albums pour enfants sur le thème de l'ours, des titres qui sont encore dans toutes les mémoires. Choix plus discutables, les photos d'ours blancs et d'ours bruns, et les reproductions géantes des illustrations de cet excellent album qu'est "Un ours, des ours" (Sarbacane, lire ci-dessous), sans rapport avec le thème initial des ours par des créateurs belges.

L'exposition se tient au Centre d'art de Rouge-cloître, 4, rue du Rouge-Cloître, 1160 Bruxelles. Elle est ouverte jusqu'au 29 janvier 2017, du mercredi au dimanche de 14 à 17 heures (entrée: 3 ou 2 euros pour les plus de 12 ans. Fermé du 23/12/2016 au 3/01/2017 inclus. Plus d'infos (animations, ateliers avec les artistes) sur www.rouge-cloitre.be - 02.660.55.97.


Un album d'ours

"Un ours, des ours" (32 illustrateurs, Sarbacane, 72 pages) est un superbe album pour enfants dès 5 ans, épais et de grand format, d'une audace pleinement réussie. Il présente les dessins de trente-deux illustrateurs qui ont répondu à l'invitation "Dessine-moi un ours". Mais ces trente-deux graphismes différents, du classique à l'ultra-moderne, de l'aquarelle à l'ordinateur, du débutant au confirmé, ont un formidable liant, les textes que François David a posés sur chacun d'eux.

Chaque fois que l'écrivain, éditeur (Motus, c'est lui) et poète recevait une contribution illustrée à cette carte blanche ambitieuse, il lui composait un poème. Original, particulier, en écho et en prolongement de l'image. Rien de gratuit, mais du fond, de la forme et du piquant. De l'humour aussi et une fantaisie débridée. Le fait d'avoir un auteur unique, le "liant", permet au livre de ne pas être une succession de dessins et de textes mais un véritable album, incarné et brillant, avec un rapport textes-images extrêmement intéressant.

Les illustrations se succèdent de manière très agréable dans "Un ours, des ours". Sur fond blanc ou à bords perdus, sobres ou bourrées de détails, en tons pastel ou en teintes vives, elles occupent toujours la page de droite, celle de gauche étant réservée aux poèmes de longueur variable - et au  nom de l'illustrateur. Quelles merveilles que ces textes, tous différents, tous enchanteurs, drôles ou plus sérieux. François David a su capter l'essence des ours et des ourses qui lui étaient présentés. Un "ours rouge" pour Séverin Millet, une "ourse bleue" pour Daniela Olejnikova, un "Ours Dort" pour Marie Dorléans, un "ours presque rhinocéroc" pour Alfred, un "ourceberg" pour Audrey Spiry, des "ours en kit ou double" pour Elisa Géhin, sans oublier les blancs et les noirs pour ne citer que quelques-uns d'entre eux.


L'ourse bleue de Daniela Olejníková. (c) Sarbacane.

Trente-deux illustrateurs ont pris part à cette aventure éditoriale, dont trois Belges. Par ordre alphabétique, qui n'est pas celui d'apparition dans les pages, je nomme Alfred, Matthias Aregui, Betty Bone, Jean-Baptiste Bourgois, Jonathan Burton, Nathalie Choux, Marie Dorléans, Fanny Ducassé, Jérémie Fischer, Henri Galeron, Élisa Géhin, Bernadette Gervais, Bruno Gibert, Vincent Godeau, Ilya Green, Gilbert Legrand, Marie Mignot, Séverin Millet, Sébastien Mourrain, Marie Novion, Daniela Olejníková, Becky Palmer, Olivier Philipponneau et Raphaële Enjary, Francesco Pittau, Guillaume Plantevin, Stéphane Poulin, Terkel Risjberg, Mélanie Rutten, Audrey Spiry, Amélie Videlo, Henning Wagenbreth et Julia Wauters.

L'ours blanc d'Henri Galeron. (c) Sarbacane.


Une revue sur les ours (pour les grands)

Les ours sont partout en cet automne, dirait-on. A Paris, le Muséum d'histoire naturelle propose jusqu'au 19 juin 2007 l'exposition "Espèces d'ours!" Elle se prolonge fort bien dans le numéro 9 de la revue Billebaude, sobrement titré "L'ours" (Glénat/Fondation François Sommer/Muséum, 96 pages), une revue à propos de nature mariant terrain, art et réflexion. Un titre qui ne dit pas assez l'extrême richesse de la centaine de pages superbement illustrées.

Que sait-on de l'ours au fond? Que sa variété blanche est menacée depuis qu'une photo l'a montré dérivant tout maigre sur un bout d'iceberg? Que sa variété sombre est la chérie des enfants, même devenus adultes, sous l'appellation de teddy bear? Qu'il a donné lieu à un immense marché de jouets? Des fragments d'informations qui ne sont pas faux mais que la revue Billebaude, coordonnée par Anne de Malleray, remet en place et complète de façon exemplaire.

"Wilder Mann", Charles Fréger.
"Wilder Mann", Charles Fréger.












Illustrés de quelques reproductions de dessins anciens et surtout de nombreuses photos étonnantes, dont ces "Wilder Mann" de Charles Fréger (2010-2011) ou d'installations contemporaines, toujours en pleine page, les chapitres successifs procurent autant d'informations que de surprises. Saviez-vous que longtemps en Europe le roi des animaux ne fut pas le lion mais l'ours, admiré, vénéré, pensé comme un parent ou un ancêtre de l'homme? Que c'est un ours, dénommé Smokey Bear, qui est la mascotte de la prévention des incendies aux Etats-Unis?

Billebaude invite à redécouvrir les ours sauvages et imaginaires qui peuplent toujours les forêts et les mythes. De la rencontre des âmes sauvages en Alaska aux questions que pose la réintroduction des ours en France, en passant par des approches historique, philosophique, biologique, anthropologique, géopolitique, mythologique, artistique et littéraire, l'ours nous est révélé comme jamais.

Pour feuilleter la revue en ligne, c'est ici.





mardi 25 octobre 2016

Le Femina a ouvert le bal des prix littéraires


Les dames du Prix Femina se sont avancées les premières dans la grande aventure des prix littéraires de l'automne 2016. Avant même les Immortels qui ne choisiront le lauréat du Grand prix du roman de l'Académie française que jeudi.

Réunies ce mardi 25 octobre au Cercle de l'Union interalliée, Faubourg Saint-Honoré, à Paris, les jurées ont  choisi Marcus Malte pour son livre "Le garçon" (Zulma),  par sept voix contre trois à Nathacha Appanah ("Tropique de la violence", Gallimard).

"Le garçon"... Choisi par un jury entièrement féminin, j'avoue que c'est cocasse. Le titre, pas le sexe de l'auteur, les dames du Femina n'ayant pas vocation de récompenser uniquement des romans de femmes.

C'est l'histoire d'un garçon sauvage, sans nom, qui ne parle pas, né il y a un siècle dans le sud de la France. Il ne connaît rien du monde, à part sa mère et les alentours de leur cabane. Mais en 1908, il prend la route. Il rencontrera alors les hommes: les habitants d'un hameau perdu, Brabek l'ogre des Carpates, philosophe et lutteur de foire, l'amour combien charnel avec Emma, mélomane lumineuse, à la fois sœur, amante, mère. "C'est un temps où le garçon commence à entrevoir de quoi pourrait bien être, hélas, constituée l'existence: nombre de ravages et quelques ravissements", écrit l'auteur. Ensuite ce sera, la guerre, le carnage, la folie des hommes et de la civilisation.

"Le garçon" est certes un roman initiatique puisqu'on voit son héros se découvrir et s'éveiller à la conscience du monde. C'est surtout un remarquable portrait, taillé à la serpe des phrases courtes et bien balancées de Marcus Malte. Mais si ses expériences sont parfois tragiques, elles peuvent aussi être cocasses, ce qui n'est pas à dédaigner.

On peut lire le début (33 pages) du livre primé ici.















Le Femina étranger va au Libanais Rabih Alameddine pour "Les Vies de papier" (traduit de l'anglais par Nicolas Richard, Les Escales), par cinq voix contre quatre pour Petina Gappah ("Le livre de Memory", JC Lattès).

Voilà ce qu'en dit sa maison d'édition:
"Roman éblouissant à l'érudition joueuse, célébrant la beauté et la détresse de Beyrouth,  "Les Vies de papier" est une véritable déclaration d'amour à la littérature.
Rabih Alameddine est peintre et romancier. Né à Amman en Jordanie de parents libanais, il partage aujourd'hui son temps entre San Francisco et Beyrouth.
Paru en français lors de la rentrée littéraire 2016, "Les Vies de papier" raconte le quotidien d'une femme hors du commun, amoureuse des livres et de la littérature, au cœur du conflit libanais. Aaliya Saleh, 72 ans, les cheveux bleus, a toujours refusé les carcans imposés par la société libanaise. À l'ombre des murs anciens de son appartement, elle s'apprête pour son rituel préféré. Chaque année, le 1er janvier, après avoir allumé deux bougies pour Walter Benjamin, cette femme irrévérencieuse et un brin obsessionnelle commence à traduire en arabe l’une des œuvres de ses romanciers préférés: Kafka, Pessoa ou Nabokov. À la fois refuge et "plaisir aveugle", la littérature est l'air qu'elle respire, celui qui la fait vibrer comme cet opus de Chopin qu'elle ne cesse d'écouter. C'est entourée de livres, de cartons remplis de papiers, de feuilles volantes de ses traductions qu'Aaliya se sent vivante."



Enfin, le Femina essai a été remis à Ghislaine Dunant pour "Charlotte Delbo, la vie retrouvée" (Grasset), par six voix contre quatre en faveur de Jacques Henric ("Boxe", Seuil).

La biographe retrace la vie de cette auteure engagée et résistante rescapée d'Auschwitz. Une brique écrite d'une plume allègre où l'on sent bien la résonance entre Delbo et Dunant. Les quatre premières pages sont à lire ici.

Ce qui ne saurait effacer des mémoires la précédente biographie de "Charlotte Delbo", portant tout simplement son nom en titre, publiée chez Fayard il y a seulement trois ans par Violaine Gelly et Paul Gradvohl (lire le début ici).



Pour rappel, la dernière sélection du Prix Femina, cinq livres dans chacune des catégories.

Romans français
  • Nathacha Appanah, "Tropique de la violence" (Gallimard)
  • Luc Lang, "Au commencement du septième jour" (Stock)
  • Marcus Malte, "Le garçon" (Zulma)
  • Laurent Mauvignier, "Continuer" (Minuit)
  • Thierry Vila, "Le cri" (Grasset)

Romans étrangers
  • Rabih Alameddine, "Des vies de papier" (Les Escales)
  • Petina Gappah, "Le livre de Memory" (JC Lattès)
  • Edna O'Brien, "Les petites chaises rouges" (Sabine Wespieser)
  • Valerio Romao, "Autisme" (Chandeigne)
  • Gonçalo M. Tavares, "Matteo a perdu son emploi" (Viviane Hamy)

Essais
  • Ghislaine Dunant, "Charlotte Delbo, La vie retrouvée" (Grasset)
  • Tristan Garcia, "La vie intense, une obsession moderne" (Autrement)
  • Jacques Henric, "Boxe" (Seuil)
  • Vénus Khoury-Ghata, "Les derniers jours de Mandelstam" (Mercure de France)
  • Pascale Robert-Diard,"La déposition" (L'Iconoclaste)



Le menu du déjeuner du Femina.
Les membres actuels du jury sont: Évelyne Bloch-Dano, Claire Gallois, Anne-Marie Garat, Paula Jacques, Christine Jordis, Camille Laurens, Mona Ozouf (présidente), Danièle Sallenave, Josyane Savigneau, Chantal Thomas et Diane de Margerie (membre d’honneur).

Rappelons que le premier Prix Femina fut attribué en 1905 mais à titre rétroactif pour 1904 à Myriam Harry pour "La Conquête de Jérusalem". La liste des lauréat(e)s en catégorie romans français peut être consultée ici. Il faut y ajouter le lauréat 2015, Christophe Boltanski pour son premier roman, "La Cache" (Stock).














lundi 24 octobre 2016

Excellent premier numéro de la revue Archipels

Hier, on se prenait une claque dans la figure avec le prenant récit de la journaliste Britannique Emma-Jane Kirby "L'opticien de Lampedusa" (Editions des Equateurs, lire ici).

Aujourd'hui, alors que le démantèlement de la jungle de Calais est en cours, c'est carrément un coup de poing dans l'estomac qu'assène le premier numéro de la revue franco-belge "Archipels", œuvre commune des Parisiens de Cassandre/Horschamp et des Bruxellois de Culture & Démocratie (108 pages). Pour son premier numéro, la nouvelle publication centrée sur les liens entre art, culture et société a choisi la question des migrants.

On ne pouvait trouver meilleur titre que "Tourmentes et migrations" pour ce numéro organisé en trois parties: "Le spectacle des responsabilités", "Délit de solidarité" et "Alentour, d'autres regards", accompagné  de bout en bout d'images de Céline De Vos et du Medex. Oui, lorsque les artistes se penchent sur les drames humains qui nous traversent, ils peuvent agir sur les consciences, en travaillant à la fois sur le plan émotionnel et sur celui du sens. Oui, on peut entrer dans un univers commun aux migrants et aux artistes. Oui, on peut voir émerger des archipels d'espoir.

Témoignages, entretiens, analyses, partages d'expériences alternent dans ces pages bouleversantes et bien écrites, mais lumineuses par l'énergie qu'elles diffusent. Pas de misérabilisme mais un point de la situation et puis de remarquables réflexions sur le sujet avant les actions concrètes, tout aussi réfléchies. Il faut lire le "Massacre de Noël", datant déjà de 1996, pour réaliser combien "il continue", pour reprendre les mots de l'auteur. Eléments historiques, géographiques, de langage nous sont fournis pour mieux comprendre ce que vivent les migrants, souvent loin de ce que les médias consentent à nous en dire. Un coup de poing!

Ces éléments posés, on passe aux actions culturelles, théâtre et écriture le plus souvent, mais aussi cinéma, littérature, poésie, bande dessinée, musique... et aux gestes citoyens comme ceux que posent l'association Getting the voice. Expériences belges et françaises sont remarquablement présentées - on pousse même une tête à Berlin. C'est absolument passionnant.

Voilà un numéro éclairant, qui prend aux tripes. Il nourrira ceux qui défendent la cause des migrants comme ceux qui pourraient s'y intéresser.  A noter, ce vendredi 28 octobre, la revue "Archipels#1" sera présentée au Théâtre National de Bruxelles, dans le cadre du Festival des Libertés, en introduction à la rencontre-débat "Art et migrations: moraliser ou politiser" (18h30).

En pages 60 et 61, Céline De Vos, "Arbre à palabre dans ville" (c) Archipels.


Sommaire
Édito, Sabine de Ville, Nicolas Roméas
# Le spectacle des responsabilités
Strage di Natale. Massacre de Noël,  François Koltès
Un carrefour devenu frontière , Geoffroy d'Aspremont
Fiction & vérité, Roland de Bodt
La tentation de l'encampement, entretien avec Michel Agier
Depuis le camp, repenser la ville, Valérie de Saint-Do
Sortir des zones de confort, Marco Martiniello
# Délit de solidarité – Le théâtre documentaire du Nimis Groupe
Un théâtre documentaire et politique, Olivier Neveux
De l'essai à la scène, entretien avec Claire Rodier
Du théâtre pour déconstruire les représentations, entretien avec le Nimis Groupe
Ce que j'ai vu n'a pas fini de vous rencontrer, Mathieu Bietlot
Témoigner sur les planches, entretien avec le Nimis Groupe
De la nécessité de la recherche au théâtre, Françoise Bloch
Quand les voix font le mur, entretien avec Evelyne Dal
#Alentour, d'autres regards
Mémoire épistolaire, de Brest à Gibraltar, Aurore Krol
Un musée itinérant pour dire l'exil,  Daniele Manno
It can be a poem, Marina Skalova
Raconter Calais en BD, entretien avec Lisa Mandel
Avant la "crise". Bref panorama créatif, Thomas Hahn
Écrire le quotidien à Calais, entretien avec Veronika Boutinova
Jouer pour que notre pays ne meure pas, entretien avec Abdelmalek Kadi & Tammam Al-Ramadan
Filmer les douleurs de l'exil, entretien avec Alice Diop
Droit d'asile pour la performance à Marseille, Samuel Wahl
Artistes réfugiés à Berlin, Pierre-Jérôme Adjedj
Militant ou artiste? Artiste et militant?, Céline De Vos
Construire un archipel, Paul Biot & Nicolas Roméas

Diffusion en France par Cassandre/Horschamp, en Belgique par Culture & Démocratie.



dimanche 23 octobre 2016

Le matin où les yeux de l'opticien se sont ouverts

Dépêche de l'agence de presse Belga ce dimanche: "Depuis le début de l'année, l'Italie a vu arriver 132.000 migrants sur ses côtes - presque tous originaires d'Afrique -, soit un niveau comparable aux deux dernières années (138.000 en 2014, 129.500 en 2015), selon les derniers chiffres datant de septembre 2016". Elle indique aussi que "les garde-côtes italiens ont secouru pas moins de 5.700 personnes et retrouvé quatorze corps en mer Méditerranée durant ces dernières 48 heures".


Emma-Jane Kirby.

Difficile de rester indifférent face à de telles infos qui se répètent tous les jours. Et pourtant... Ce n'est pas que personne ne bouge, mais ce sont toujours les mêmes qui bougent. Il n'est pas de pire sourd que celui qui ne veut pas entendre, dit-on. Il n'est pas de pire aveugle que celui qui ne veut pas voir, fut-il opticien. C'est la voie qu'emprunte Emma-Jane Kirby  pour son secouant premier livre, "L'opticien de Lampedusa" (traduit de l'anglais par Mathias Mézard, Editions des Equateurs, 168 pages).

Un récit qui porte le même titre que le reportage radio de six minutes pour lequel la journaliste de la BBC a remporté le prix Bayeux-Calvados 2015 des correspondants de guerre. Sachant que le public en a assez de voir des reportages tragiques sur les migrants, elle avait tenté de biaiser pour tenter d'éveiller de nouvelles consciences. Dix-huit mois après les faits, elle avait rencontré une série de personnes à Lampedusa qui ont été en rapport direct ou direct avec les migrants, dont Carmine, le vrai prénom de l'opticien de l'île, qui a participé au sauvetage de 47 migrants en Méditerranée, 46 hommes et une femme, le 3 octobre 2013.

C'est Jeanne Pham-Tran, éditrice aux Editions des Equateurs, présente à Bayeux à la remise de son prix, qui lui a demandé d'écrire ce livre. Emma-Jane Kirby a alors repris contact avec l'opticien, personnage central de cette journée pas comme les autres. Il a accepté le projet d'écriture, persuadé que son expérience pourrait toucher d'autres personnes, les bouleverser peut-être et les inciter également à bouger.

Le livre est en effet tout autre chose qu'un récit journalistique à propos d'un naufrage. On suit l'opticien, sa femme, leurs six amis dans leur quotidien. Le boulot, le sport, un restaurant, des discussions, des rires. Et puis, comme octobre présente encore de très belles journées, le projet d'une sortie en mer. Le bateau à peine parti, un vacarme se fait entendre au ras des flots. Des oiseaux? Non, ce sont des silhouettes qui apparaissent. Qui crient à l'aide. Le Galata se rapproche d'elles. Des migrants sont en train de se noyer car leur barque a chaviré. Des hommes, des femmes, des enfants, il y en a partout. Immédiatement, l'excursion change de but. Les quatre couples viennent en aide aux naufragés, hissent ceux qu'ils peuvent sur le pont, les réconfortent, les sèchent, leur donnent de l'eau, des vêtements. Ils parent au plus urgent, confrontés à des choix atroces, dévastés par la faible capacité de charge de leur embarcation de quinze mètres. La Marine italienne intervient également de son côté. Mais les minutes coûtent cher en termes de vies, comme ils vont l’apprendre. Quel retour au port!

En quelques minutes, ces habitants de Lampedusa ordinaires ont été (r)attrapés par la cause des migrants. Quand les autorités de l'île leur ont refusé ensuite d'entrer dans le camp, ils ne se sont pas laissés faire. Ils ont bougé, tempêté, et même enquêté sur ce naufrage atroce, ignoré par le bateau qui les précédait. Des centaines d'Africains ont péri ce jour-là. Ils n'en dorment plus. N'auraient-ils pas pu faire davantage? Des cauchemars les poursuivent encore aujourd'hui. Par un hasard total, ces quatre hommes et ces quatre femmes qui ne voulaient rien voir ont ouvert les yeux. S'ils ont particulièrement ouvert leur cœur à "leurs" rescapés, dont ils ont des nouvelles de temps en temps, ils ont aussi adopté la cause de tous les autres.

"L'opticien de Lampedusa" commence par un prologue à l'imparfait qui plante le décor du naufrage. Il se déroule ensuite entièrement au présent, commençant la veille du jour de la sortie en mer et se terminant longtemps après. Le récit de cette journée ineffaçable est évidemment poignant et bouleversant. Différent du reportage journalistique, il prend le temps de s'arrêter sur la vie de chacun des protagonistes. De rendre humains ces habitants d'une île à la fois martyre parce qu'elle accueille du mieux qu'elle peut une bonne partie de la misère du monde et espoir absolu pour ceux qui quittent l'Afrique. De montrer que Monsieur et Madame Toulemonde ont un cœur et un vrai, qu'ils sont capables de devenir des héros en une seconde. On ne trouve jamais de jugement de la part de l'auteure mais, en filigrane, l'aspiration que d'autres apprennent à voir, comme l'a fait l'opticien de Lampedusa. Voilà un livre ancré dans une terrible réalité qui distille toutefois l'espoir. Un livre dur mais nécessaire. Un seul petit bémol, l'écriture qui tend vers la littérature sans toujours y parvenir. Mais Emma-Jane Kirby a de bonnes cartes en ses mains.


Cette lecture peut se prolonger dans le très beau film de Gianfranco Rosi, "Fuocoammare, Par-delà Lampedusa". Il raconte la vie de Samuele, 12 ans, qui vit sa vie de gamin sur une île sauf que celle-ci s'appelle Lampedusa et qu'elle est le point de passage de dizaines de milliers de migrants qui nous sont présentés en creux, par le biais de ceux qui s'en occupent. Plus qu'un simple documentaire, un film à vision artistique qui a remporté à très juste titre l'Ours d'or au dernier Festival de Berlin, la 66e Berlinale présidée par Meryl Streep.











samedi 22 octobre 2016

Qui aura le prix Astrid Lindgren 2017?


Comme à l'accoutumée, c'est durant la Foire du livre de Francfort que le Prix Astrid Lingren (Alma, Astrid Lindgren Memorial Award, 5 millions de couronnes suédoises) a dévoilé la liste des nominés pour le prix 2017. Soit 226 candidatures en provenance de 60 pays, dont 63 nouvelles, qui ont été sélectionnées par le jury, auteurs, illustrateurs et associations œuvrant à la promotion de la littérature de jeunesse.

Rappelons que les diverses candidatures sont proposées par une centaine d'organisations à travers le monde ainsi que par les anciens lauréats, seize actuellement.

Cocorico oblige, je file au paragraphe concernant les Belges. Ils ne sont plus que cinq, contre huit l'an dernier (lire ici) et l'année d'avant (lire ici). Carll Cneut, Anne Herbauts (qui récupère le "e" final de son prénom), Bart Moeyaert, Rascal et Klaas Verplancke. Exeunt donc Marie Wabbes, Ingrid Godon et Thomas Lavachery, ce qui ne veut pas dire qu'ils n'avaient pas été présentés au jury.

Pour le reste du monde, on trouve un peu les mêmes que lors des sessions précédente, mais du beau monde! Au hasard et en vrac, réapparaissent Olivier Douzou, Titmothée de Fombelle, Marie-Aude Murail, Jean-Claude Mourlevat, François Place, Marjane Satrapi, Joan Sfar, Tomi Ungerer, Rotraut Susanne Berner, Wolf Erlbruch, Eoin Colfer, Beatrice Alemagna, Sara Fanelli, Katsumi Komagata, Harrie Geelen, Peter van Gestel,  Ted Lieshout, Joke van Leeuwen, Marit Törnqvist, Stian Hole, Oyvind Torseter, Joanna Hellgren, Jan Pienkowski, Eva Eriksson, Eva Lindström, Albertine, Allan Ahlberg, David Almond, Raymond Briggs, Michael Foreman, Neil Gaiman, Shirley Hughes, Michael Morpurgo, Eric Carle, Peter Sis, David Wiesner, Lisbeth Zwerger, Piret Raud, Nadja,  Stian Hole, Anna-Clara Tidholm, Quentin Blake, Jacqueline Wilson, Lois Lowry.

Parmi les nouveaux ou ceux qui reviennent dans la liste: Benjamin Chaud, Benjamin Lacombe, Nadia Budde, Francesco Tullio Altan,  Thé  Tjong-Khing,   Pija Lindenbaum, Thomas Tidholm, Etienne Delessert,  Elizabeth Laird, Chris Riddell, Judy Blume,

Sans oublier les autres moins connus et les géniales associations qui portent les livres là où se trouvent les enfants.

Le nom du (ou des) lauréat(s) sera rendu public le mardi 4 avril à 13.00 à la Bibliothèque Nationale de Stockholm. L'annonce sera projetée en live à la Foire du livre pour enfants de Bologne.

Rappelons que la lauréate 2016 du Prix Astrid Lindgren a été Meg Rosoff (lire ici et ici)

Comme j'apprends que les candidats retenus ne seront prévenus personnellement que dans le courant de la semaine, ainsi que les associations qui les ont proposés, voici le lien pour découvrir la liste complète (ici). Ou ci-dessous.












jeudi 20 octobre 2016

Anne Herbauts réunit mer et forêt dans une expo

Anne Herbauts. (c) John Sellekaers/Réseau bibl. Watermael-Boitsfort.

Mer ou forêt? Plus besoin de choisir grâce à Anne Herbauts qui réunit les deux dans une superbe exposition pour tout public. Une expo qui est bien plus que l'alignement de dessins originaux, il fallait s'en douter. Anne est vraiment une artiste à facettes multiples. Ecriture, illustration, peinture, animation, installations, rien ne lui est indifférent. Elle nous offre tous ces talents dans "Là où la forêt fait un bruit de mer". L'expo à Boitsfort se double d'une autre actualité, la sortie d'un album jeunesse, "Broutille" (Casterman, 32 pages). Le trente-et-unième en solo, si je compte bien.

"Là où la forêt fait un bruit de mer" est à voir dans la salle d'exposition des Ecuries de la Vénerie. Quel plaisir de retrouver ce lieu au premier étage, grenier aux poutres apparentes remarquables qui a accueilli tant d'expositions mémorables. "Attention, avant d'entrer dans l'exposition, il faut d'abord lire le texte affiché à l'entrée", signale Anne Herbauts en commissaire avisée. A le résumer, ce texte explique le titre choisi et oriente l'attention sur la notion de lisière, centrale dans ce travail, invite le visiteur à s'impliquer. Mais à chacun de le lire.

Habitante de longue date de la commune, Anne Herbauts a travaillé toute l'année 2016 avec les bibliothèques de Watermael-Boitsfort. Avec, entre autres, ce projet d'expo aujourd'hui concrétisé. "La maison où j'habite se trouve à la lisière entre la ville et la forêt", commence-t-elle. "Le projet d'expo est lié à cet endroit précis. Il a pris beaucoup d'ampleur grâce aux équipes de la bibliothèque d'abord et ensuite grâce à plusieurs équipes de la commune dont celle des jardiniers!"

L'aide des jardiniers? Oui, de véritables arbres véritables, hêtres et rhododendrons, composent une forêt brute, sans chichi, qui accueille le visiteur, ainsi qu'un son de mer et de branches. A côté, le coin-lecture avec d'immenses galets en feutre de Marie Van Roey, artiste invitée, coussins aux motifs de flaque. A moins qu'il ne s'agisse de lions de mer se vautrant dans le soleil. Deux petits fauteuils confortables sont là aussi, recouverts du même feutre magnifique, deux crapauds des sous-bois pour dos fatigués.

Un petit bout de forêt et des coussins-galets. (c) en fin de post.

Une expo où mille choses sont à voir. (c) en fin de post.

Plus loin dans la pièce, de nombreuses vitrines sur lesquelles se pencher, comme dans un musée. "Je n'avais pas envie de seulement montrer les originaux d'un livre", poursuit Anne Herbauts. "Le point déclencheur de cette expo a été pour moi ce vent en forêt qui fait un bruit de mer. Et cette phrase qui revenait sans cesse dans mon quartier, "à donner", placée à côté d'objets posés sur les appuis de fenêtre, en parallèle à la "donnerie" officielle. J'ai vu là plein de choses étonnantes. Comme si des marées nocturnes laissaient des objets dans la ville quand elles repartent."

On comprend alors que ce qui se trouve exposé dans les vitrines, ce sont tous ces objets qui ont séduit la glaneuse. "J’ai réuni dans des vitrines de musées ces objets glanés sur les appuis de fenêtre de mon quartier. Leurs légendes mentionnent la date et l’heure de la découverte et comment je les vois, en rapport avec le thème de l’expo." Des légendes pleines d'imagination qui sont autant de tremplins pour des histoires. Comme ces deux coquilles d'huîtres creuses dont il est dit: "Coquilles retrouvées, un matin, sur un appui de fenêtre en bas de la rue de la Sapinière. Une nuit de grande marée." Ou cette carte postale encadrée avec la Vénus de Botticelli où on lit: "Vénus, sortant des flots. Sur un appui de fenêtre. 2016." Ou encore cette photo simplement légendée "Algues sylvestres". Il y en a des choses à laisser germer entre ces textes documento-poétiques et ces objets variés qui ont ému Anne Herbauts"Certains restent très longtemps sans trouver preneur, comme ce ravier de fraises qui réunissait des cailloux et des coquillages, sans valeur marchande mais à donner. Je me suis demandé quelles histoires tous ces objets glanés auraient à raconter."

Vitrine de choses glanées. (c) en fin de post.

Une autre vitrine de choses glanées. (c) en fin de post.

Un pan de mur accueille cinq encres de chine de l'artiste Stéphane Ebner, autre invité d'Anne Herbauts. Un autre, des photos du quartier de cette denière.

Un autre encore, les dessins originaux de son album "L’histoire du Géant" (Esperluète, 2015). Plus loin, la projection vidéo animée de deux fenêtres comme on les voit de dehors le soir. Une vraie porte équipée d’une boîte aux lettres interrompt le long texte qui court au-dessus des plinthes de la pièce. Une histoire d'automne et de souvenirs.

Chaussettes de merle. (c) en fin de post.
Dissimulés ici et là, des horloges à coucou disent chacune à leur tour le temps qui passe. Des heurtoirs et d'autres objets cachés attendent les enfants. Ces derniers auront sûrement remarqué les petites chaussettes de merle qui sèchent sur une corde, un peu à l’écart, pour laisser son côté végétal à la forêt.

Plante d'été à rentrer l'hiver.
Ici, s'empilent quelques des carrelages, là s'enroule un fouillis de branchages. Quelques géraniums, plantes d’extérieur qu'il faut rentrer l’hiver, veillent. Autant de lisières, autant de traces entre dedans et dehors. Partout la forêt dans laquelle interagit la mer. D'où viendraient sinon tous ces coquillages qu'on trouve entre les arbres? Ou ces méduses qui vivent de nouvelles vies?

Au visiteur de l'exposition de créer lui-même le lien à partir de tous les éléments proposés, visuels ou sonores. "Qu'il trouve les mots de la mer dans la forêt. Que ces objets déclenchent des histoires" suggère encore Anne Herbauts, qui a conçu cette formidable exposition où l'on se sent bien et où l'esprit est très agréablement sollicité.

Toutes les (splendides) photos sont de John Sellekaers pour le Réseau des bibliothèques et ludothèques de Watermael-Boitsfort.

L'exposition se tient aux Ecuries de la Vénerie (Place Gilson 3, 1170 Bruxelles), jusqu'au dimanche 8 janvier 2017, le mercredi de 14 à 18 heures et le dimanche de 10 à 16 heures (sur rendez-vous les autres jours: 02 663 85 60). L'accès libre et plusieurs animations prévues (plus d'infos pratiques ici).


Les objets glanés de l'expo sont réunis dans un très joli album qu'a conçu Anne Herbauts, "Catalogue de marées en lisière" (Esperluète, 64 pages). Leurs photos figurent à raison d'une par page, sur fond blanc avec la légende. Un peu comme si le Facteur Cheval de Hauterives ouvrait un musée pour ses trouvailles. Notre créatrice a le même don de curiosité, le même intérêt pour ce qui a priori ne devrait guère en comporter mais, artiste, elle a le don de transformer ses trouvailles et leurs légendes en œuvres de poésie en trois dimensions.



Deux pages du catalogue de l'exposition. (c) Anne Herbauts/Esperluète.



Revenons à "Broutille" (Casterman, 32 pages), le nouvel album d'Anne Herbauts, avec son drôle de petit bonhomme, universel, en couverture. Il démarre sur un drame d'enfant. Broutille a perdu son chat. Quand il veut convier son chagrin à ceux qu'il croise successivement, personne ne l'écoute, chacun n'étant préoccupé que par ses propres drames ou ceux du monde. Les illustrations sont de techniques multiples, dessin, collage, grattage, en rapport avec le thème évoqué. Le cow-boy aux crayons de couleurs. Le réfugié avec une carte topographique dont les courbes évoquent des rides. La vieille dame avec une robe dont l'imprimé, un collage, fait penser au tissu des tentures d'hier. Nanook (l'Esquimau) en silhouette sombre...



















Voilà un livre tout simple qui permet des lectures diverses, selon l'âge et les sujets d'intérêt qu'on a. Surtout, il se termine bien grâce au chien que croise finalement Broutille, qui entend sa tristesse et lui permet de la dire tout en se souvenant du chat momentanément égaré. Deux nouveaux amis qui se ressemblent finalement dans leur sensibilité.



















"J'ai beaucoup aimé faire cet album. J'ai voulu qu'il soit simple, facile à lire, drôle mais dense. Comme quoi, mes fondamentaux sont toujours là", sourit Anne Herbauts. "Dans toutes les nouvelles du monde, son sujet est arrivé, posant la question de l'écoute personnelle et de l'échelle mondiale. A-t-on le droit de comparer? Comment entend-on l'écho du monde? Je voulais partir d'une situation simple non écoutée à un sujet d'actualité donc universel."

Tous ceux qui s'intéressent à la littérature de jeunesse sursautent au mot de "Broutille". Pour eux, c'est ce merveilleux album de Claude Ponti, sorti en 1991 (l'école des loisirs) qui raconte une nuit magique, celle de l'Enfant-Lune. Là, Broutille est une poupée que la petite fille Adèle aime avant même de la connaître... "Oui, c'est vrai", s'exclame Anne Herbauts. "En faisant ce livre, je n'ai pas songé une seule seconde à l'album "Broutille" de Claude Ponti que je connais pourtant. C'est toi qui m'y fais penser maintenant. Quand j'y ai travaillé, je n'ai pensé qu'au sens du mot "broutille", bricole, chose sans importance. J'ai voulu que mon personnage soit confronté à des personnages drôles mais qui font un peu peur."