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lundi 30 juin 2014

LA d'autres albums pour les vacances

Quand les sujets marronniers sont bien traités, il faut foncer!
Quatre albums, par tranches d'âge croissantes.



Dans "Romi à la plage" de Janik Coat (Autrement Jeunesse, 40 pages), le Pantone orange fluo réservé au héros pète fort sur les pages conçues en aplats de couleurs mates et c'est super. Après son hippopotame, l'auteure-illustratrice française nous fait rencontrer un nouveau héros pour les tout-petits. Il s'agit d'un rhinocéros cette fois, Romi. Il apparaît en silhouette découpée sur la couverture.

On va le suivre durant ses vacances à la plage, dans des doubles pages orchestrées selon le principe des contraires: mer-terre, hiver-été, sobre-fantaisiste, etc... Bien sûr, chaque nouvelle image présente des détails souvent rigolos à repérer: la barque qui penche sous le poids de Romi, le requin qui passe dans la mer, le vent qui décoiffe le palmier, la tenue de plage d'hiver, le maillot rayé multicolore pour l'été, la sobriété d'un caleçon blanc, la fantaisie d'un maillot à poissons, lunettes rondes, chapeau à pois et bouée canard....

Romi est en orange fluo!
Ce que refuse mon scanner...












Les pages se suivent allégrement, piochant dans les notions toutes simples ou davantage complexes, parfois par analogie d'idées comme dans la double présentant la pêche et le badminton, avec bien entendu les pointes d'humour qu'on connaissait déjà des précédents albums de Janik Coat. Romi nous séduit à tous les coups, jusqu'à ce que l'ultime image le montre sur le quai d'une gare, avec chapeau et valises, car c'est la "rentrée". "Romi à la plage" est vraiment un super album pour les tout-petits.



Quelle joie de découvrir que l'album pour enfants "Le premier camping de Nahotchan" d'Akiko Hayashi (L'école des loisirs, traduit du japonais par Nicole Coulom, 1986) a été réédité! Le nom de l'héroïne a été raccourci dans la nouvelle version. L'album est désormais titré "Le premier camping de Nao" (nouvelle traduction du japonais par Corinne Atlan, L'école des loisirs, 112 pages) mais il est toujours autant intéressant et plaisant. Et doté désormais d'un signet.

Nao sait ce qu'elle veut.
Ce n'est pas parce que Nao est la plus petite du groupe de gamins qu'elle va accepter d'être écartée des projets de camping au bord de la rivière. Non, elle veut y aller et elle ira, encouragée par Tomoko, la voisine plus âgée qui anime le groupe d'enfants.

Evidemment, ce ne sera pas simple tout le temps. Les grands n'arrêtent pas de lui rappeler qu'elle est petite. Mais elle, fière dans sa salopette jaune, couleur dominante de ce moyen format bien épais, ne se laisse pas faire. Elle mord sur sa chique et avance. Porte les gamelles de riz tellement lourdes, marche avec les autres, apprend les rudiments du camping. Ecoute les histoires qui font peur. Tremble à l'idée d'aller faire pipi toute seule dehors la nuit.

Pipi de nuit. (c) L'école des loisirs.

Qu'elle est humaine, cette petite qui aime grandir et savoure les joies d'une nuit passée entre amis hors de la maison. Quel plaidoyer pour le camping et les bonheurs simples. L'album né en 1984 au Japon (première traduction française en 1986) est toujours aussi réjouissant maintenant qu'hier. Quelle joie de le retrouver et de pouvoir le présenter aux enfants d'aujourd'hui.



L'Australien Shaun Tan voyage entre bande dessinée, album pour enfants et dessin animé. Récompensé à Angoulême et à Annecy, il a aussi reçu le prix Astrid Lindgren en 2011. Chacun de ses travaux nous surprend et nous séduit. Il n'en est pas autrement avec l'album "Les lois de l'été" (traduit de l'anglais (Australie) par Anne Krief, Gallimard Jeunesse, 52 pages).

Il se compose d'une succession de vingt tableaux brièvement légendés ou non, en rapport avec l'été. Les leçons de l'été précédent, plus précisément. Ils mettent chaque fois en scène deux garçons qui jouent ensemble, un grand et un petit, ainsi qu'une ou plusieurs ou énormément de corneilles noires.

Magnifiques, les doubles pages se succèdent, intrigantes, énigmatiques, détournant le quotidien, questionnant les habitudes. On voit pourquoi il ne faut jamais laisser de chaussette rouge sur la corde  à linge, ne jamais manger la dernière olive de la soirée, ne jamais marcher sur un escargot... Les conséquences sont terribles mais imposent de les regarder avidement. Après toutes ces mises en garde illustrées et légendées, Shaun Tan glisse une série d'images sans texte, qui vont conduire à la conclusion de ce formidable album.


Ne jamais laisser de chaussette rouge sur la corde à linge. (c) Gallimard Jeun.

Les dessins sont extraordinaires dans leur diversité, ne cachant rien de la matière dont ils sont faits, dans des tons pleinement en adéquation avec leurs propos. Plus on avance dans le livre, plus on se prend au jeu de l'auteur. Shaun Tan ménage de belles pistes pour l'imaginaire, les émotions et les sentiments. Un excellent album pour les enfants qui savent déjà lire.


Si le mot "livre d'activités" fait peur, on peut s'en affranchir avec celui qu'a chapeauté Marc Boutavant autour de son délicieux héros Mouk. "Mon livre d'activités pour découvrir le monde avec Mouk" (Albin Michel Jeunesse, 48 pages) réinterprète à sa manière les grands classiques, devinettes, labyrinthes, jeux des 7 différences, points à relier, coloriages, etc., mais leur adjoint de belles découvertes à faire. Car le principe est ici de voyager autour du monde avec Mouk comme guide.


dimanche 29 juin 2014

LB nit Etienne Delessert et son engagement aux côtés de Janine Kotwica (Centre André François)


Ci-dessous, un texte de l'auteur-illustrateur Etienne Delessert à propos du départ forcé de Janine Kotwica, à la fin septembre, du poste de directrice artistique du Centre André François (Margny-lès-Compiègne) qu'elle occupait depuis sa création il y a quatre ans.

Le milieu de la littérature de jeunesse connaît bien et depuis longtemps Janine Kotwica, inlassable défenderesse de l'art.

Le texte d'Etienne Delessert a été censuré par le site Ricochet auquel il avait été initialement proposé.
Je le reproduis d'autant plus volontiers et vous invite à le partager.


VOULEZ-VOUS JOUER AVEC STASYS?
C'est le jeu des ressemblances, qui me rappelle comment Gaston Gallimard fit un jour copier, très soigneusement, les dessins du Petit Prince, alors qu'il était "fatigué" de devoir demander les droits de ces images à l'éditeur américain Harcourt Brace pour chaque réédition...

Regardez bien: cette fois le jeu est assez facile. Stasys Eidrigevicius a dessiné une page d'ouverture pour le catalogue de son exposition au Centre André François de Margny-lès-Compiègne. Et comme il est un artiste, n'est-ce pas, il a signalé sa présence en cette petite ville, mais a omis de mentionner le nom exact du lieu.

Aussi Janine Kotwica, qui a créé le Centre voici quatre ans et y a organisé 13 expositions, a-t-elle découvert le 21 juin que la nouvelle directrice, Catherine Palomar, avec beaucoup d'application, avait corrigé cette erreur à la main sur chacun des catalogues. Il faut bien justifier son emploi du temps.












Les choses se dégradaient depuis avril, lorsque la municipalité a nommé cette directrice improvisée pour "encadrer" Janine (c'est un assez joli mot!) qui, depuis quinze ans avait organisé avec passion et grand talent des expositions dans cette localité.

Nous savons tous que illustration - ou dessin graphique - est un Art à part entière, qui souvent transpose les humeurs politiques et sociales du moment bien mieux que ce que l'on appelle "Art pur": il nous faut des histoires, des images magiques, dès l'enfance.

Il nous faut donc des personnes qualifiées pour mettre en valeur ces images essentielles, pour affirmer leur pouvoir.

Stasys Eidrigevicius, Gilles Bachelet, Alain Gauthier, Emmanuelle Houdart, Louis Joos et bien d'autres ont confié leur œuvre à Janine Kotwica, cette infatigable voyageuse qui parcourt l'Europe des ateliers, et a su présenter finement dans ses écrits l'esprit et la couleur de leurs créations. Elle a aussi, bien sûr, réveillé en France l'intérêt pour André François, par plusieurs expositions de cet immense artiste de réputation mondiale

Kotwica n'est plus au Centre André François, sa démission a été acceptée "cordialement" par le maire. Que va devenir sans elle ce lieu d'exposition appuyé inconditionnellement par la DRAC (Direction régionale des affaires culturelles) et soutenu par les deniers publics de la Région? Cela pose clairement la question du financement public de la culture, qui a fonctionné en France assez remarquablement depuis la guerre: en période de difficultés économiques, va-t-on devoir recourir uniquement, comme aux Etats-Unis, à un appui de sponsors privés, avec toutes les conséquences que cela peut comporter?
Etienne Delessert


Quelques-unes des images de Stasys Eidrigevicius exposées au Centre André François jusqu'au 30 août.

Chèvre, "Quelques histoires miraculeuses", 1988.

La grange des trois frères, 1982.

Le Chat Muche, 1982.

L'homme cent têtes, visuel de l'exposition.



vendredi 27 juin 2014

L100 va en vacances avec Jeanne Ashbé

A mettre dans ses petits ou ses grands bagages ou à simplement tester sur place, chez soi, pour un moment de répit familial, en imaginant qu'on est en vacances, le nouveau album, ou plutôt les nouveaux albums de Jeanne Ashbé, réunis dans un petit sac de transport, "Bonnes vacances, Lou!" (L'école des loisirs/Pastel), soit un album animé illustré tout carton et un livret de jeux, "Les jeux de Mouf", chacun étant en format carré de 20 cm  sur 20 cm.

On connaît bien Lou et Mouf. Ils sont souvent les héros de Jeanne Ashbé, dans les superbes histoires qu'elle adresse aux tout-petits. On les retrouve cette fois dans une activité bien de saison, les vacances en famille. Un petit sac en plastique transparent, gansé de ruban prune, couleur chère à l'auteure-illustratrice, réunit les deux livres. "Bonnes vacances, Lou!" est un livre animé en carton avec des pages aux coins arrondis. On y retrouve Lou, le bébé apprécié, aimé même, des lecteurs de Jeanne. Il commence par préparer sa valise, sans oublier Mouf, sa peluche doudou, bien entendu. On les suit alors dans la voiture avec Papa qui chante et Maman qui... écoute. Puis jouant avec des escargots, mangeant avec les doigts, se lavant à la fontaine, s'endormant n'importe où, et même, se réveillant en pleine nuit...

En vacances, on mange différemment. (c) L'école des loisirs/Pastel.

La page sur la nuit, la préférée de l'auteure. (c) L'école des loisirs/Pastel.

L'idée de l'album est qu'en vacances avec ses parents, qu'elles soient longues ou toutes courtes, on peut faire différemment de l'habitude. Plus simplement souvent, avec autant de plaisir à l'arrivée en général. Mais comme il ne s'agit pas de moraliser, juste d'évoquer des opportunités qui s'offrent à chacun, Jeanne Ashbé parsème son livre d'animations, avec quelques surprises bien entendu: une valise à ouvrir, une tirette qui modifie une expression ou ajoute un élément à l'image, un dispositif pour jouer dans la page et même un bout de tissu à palper. Tous les sens sont mis à contribution lors de cette lecture ludique qui se prolonge dans le livret en pages plastifiées "Les jeux de Mouf". Avec ses étiquettes illustrées, positionnables à l'infini et sur tout support (un peu comme les Plastifigura des années 50 et 60), ses pochoirs à colorier, ses jeux à imaginer et ses espaces à dessiner, il invite aussi à redécouvrir le quotidien pour en faire des espaces de jeux.

Ma façon de préparer le pique-nique grâce aux étiquettes en plastique.


On le voit, des pages apparemment simples mais qui sont le résultat d'un immense travail.
Anton, un des fils de Jeanne Ashbé, en dit: "C'est dommage parce que tout ça, les parents s'en rendront compte avec leur enfant, mais ce n'est écrit nulle part."

Ben si! Le "tout ça" se trouve expliqué ci-dessous par l'auteure-illustratrice elle-même.

"Il m'a fallu presque deux ans de travail pour peaufiner ce livre dont je voulais à la fois qu'il soit ludique, varié, solide, facile mais intéressant à manipuler (c'est-à-dire que les animations ajoutent à l'émotion et ne soient pas juste un exercice de psychomotricité fine!) et qu’il reflète cette "philosophie des vacances selon Lou": la simplicité de ces moments à partager avec notre enfant, cette coupure avec le quotidien qui ne demande rien de cher ni de compliqué, au contraire! Beaucoup de parents se persuadent du contraire et partent en vacances avec une batterie de matériel pour prendre soin du petit chéri et l'occuper... et ils en oublient d’être tout simplement là, près de lui, prêts à accepter de chanter à tue-tête dans la voiture, même faux comme une casserole, à lui laisser avoir les mains sales, jouer avec un bâton dans la poussière, dormir n'importe où et.... leur plaisir à eux, adultes en vacances aussi, avec leurs copains, expérience si bienfaisante pour leurs enfants!

J'ai mis presque deux ans aussi pour concevoir le livret de jeux qui est glissé dans le petit sac. J'ai interrogé des dizaines de parents, observé soigneusement des "cahiers de jeux" après usage par des enfants d'âges différents: qu'en avaient-ils fait à la fin des vacances? Quelles pages avaient été utilisées, pourquoi? Quels jeux avaient été partagés avec les parents, pourquoi? A quoi avaient-ils joué seuls, pourquoi? Passionnant travail qui m'a amenée à réaliser ce petit livret de dix pages plastifiées, entièrement réutilisables. Les coloriages se font par pochoirs, ce qui permet de les faire et de les refaire mais révèle aussi des dessins à réinterpréter, à revisiter librement. Le livre peut être "colorié" sauvagement par un petit davantage téméraire car les pages sont plastifiées et se nettoient avec un mouchoir en papier. Chaque page engage à des manipulations mais aussi à du langage, de l'émotion, du suspense et, à côté des classiques, à de l’imagination. Et puis, surtout, il y a au milieu, une double page de 45 petites étiquettes de plastique, indéchirables, lavables, que l'on peut positionner où on veut dans le livret mais aussi sur les vitres de la voiture, du salon, sur son biberon, sa tasse, les carrelages de la cuisine ou de la salle de bain, partout! Elles tiennent par électrostatisme, s’enlèvent et se replacent autant de fois qu'on le veut, se lavent à l'eau si nécessaire, ne collent pas sur elles-mêmes quand le petit les plie en les manipulant. C'est génial et ça marche super-bien. J'y ai joué avec des petits de mon entourage, de 14 mois à 5 ans 1/2, ils ne voulaient plus s'arrêter et, à ma grande surprise, ils dépassaient tout ce que j'avais imaginé en positionnant les petites figurines à des endroits inattendus, en se racontant des histoires. Trop chouette."

Tout ça, disait-on...

En plus, depuis quelques mois, Jeanne Ashbé a ouvert son propre blog, où elle raconte régulièrement sa vie et ses livres. En dessins, en photos et en textes.






jeudi 26 juin 2014

LA6 livres à offrir pour les vacances

Six livres à offrir à ceux ou celles qui remporteront mon petit concours.
Le premier de ce blog (merci aux maisons d'édition). A découvrir en fin de note.
Et aussi parce que je suis fière d'avoir passé le cap des 150.000 consultations.

Six livres, soit trois exemplaires de "Sagan 1954" d'Anne Berest (Stock, 194 pages) et trois exemplaires de "Mai 67" de Colombe Schneck (Robert Laffont, 258 pages). Deux titres qui se clignent joliment de l’œil et constituent une excellente lecture pour les vacances qui se profilent. Ou pas.

En commun, ils ont:
  • qu'ils sont des commandes
  • que les commandes initiales ont été détournées
  • qu'ils mêlent la réalité et la fiction
  • qu'ils dépeignent un personnage et son époque
  • que leurs auteures se connaissent et se sont parfois concertées pour écrire certains passages
  • que leurs héroïnes se sont croisées dans la vraie vie
  • qu'ils sont très réussis.

En particulier,
  • le premier rend hommage à sa façon à "Bonjour tristesse", de Françoise Sagan, tout juste 18 ans lors de sa sortie chez Julliard il y a soixante ans,
  • le second se penche sur un épisode amoureux heureux de Brigitte Bardot, 32 ans, alors à l'acmé de sa beauté.

Anne Berest. (c) Alexandre Guirkinger.
Dans "Sagan 1954", Anne Berest ne se contente pas de composer le journal de l'année de la sortie de "Bonjour tristesse". Elle fait continuellement résonner ce travail de recherche et d'écriture avec sa  propre vie, douloureuse à cette époque suite à sa séparation du père de sa fille. Et c'est précisément ce qui donne toute sa valeur à son troisième roman.

C'est un livre de commande, on le sait, mais aussi le fruit de rencontres: "Mon roman précédent, "Les patriarches" (Grasset, 2012)", m'explique Anne Berest, de passage à Bruxelles, "a été finaliste du prix Françoise Sagan. Il a été lu par Denis Westhoff (NDLR: le fils de Françoise Sagan), que j'ai rencontré pour la première fois le soir de la remise du prix. En septembre, il a repris contact avec moi. Il cherchait une jeune romancière pour écrire très vite un livre sur sa mère, pour les 60 ans de la sortie de "Bonjour tristesse". C'est donc un livre de commande mais j'ai fait du sujet mon roman. Ce n'est ni un travail de biographe, ni un travail de romancière. Je l'ai écrit très vite, en cinq mois. Ma vie personnelle était compliquée à ce moment mais je me suis sentie accompagnée comme quand on traverse une épreuve et qu’elle est adoucie grâce aux gens qui vous entourent."

On se rappellera que les éditions Stock ont entrepris de rééditer tout l’œuvre de Françoise Sagan, l'initiative de Jean-Marc Roberts étant aujourd'hui poursuivie par Manuel Carcassonne.

"Sagan 1954" dresse aussi un remarquable tableau de la société française alors. "1954", poursuit la romancière, "c'est Dien Bien Phu, une défaite monumentale de la France. C'est aussi un pays en reconstruction après la guerre, qui tente de remettre la machine économique en route. J'ai eu grand plaisir à faire des recherches et à écrire ce roman historique même s'il est quasiment contemporain. Comment était alors Paris? Comment s'habillait-on? C'est quoi être une jeune fille en 1954? Pourquoi le scandale à la sortie du livre? Je voulais que le décor soit le plus juste possible. J'ai essayé de transposer et de transmettre ici mon plaisir de lectrice."

Le roman est également un formidable portrait de Françoise Quoirez, avant qu'elle ne devienne Françoise Sagan, pseudonyme inspiré par Proust. Anne Berest a fait des recherches, lu des livres, visionné des films, a rencontré Florence Malraux, l'amie de toujours de Françoise  ("elle a été mon sésame en me disant que je pouvais avoir confiance dans la direction très particulière que je choisissais; elle a été ma baguette magique"), et aussi un de ses biographes. Et puis, après tout cela, elle s'est fiée à elle-même. "J'ai juste essayé d'être honnête, les moments imaginés sont annoncés au lecteur. Je fais la différence avec les scènes historiquement vraies."

Cela donne un épatant roman, personnel et historique, où se dessine l'itinéraire d'une femme peu commune. Bernard Frank disait: "Sans Sagan, la vie serait mortelle d'ennui." Anne Berest le confirme. "Elle a été un écrivain à succès mais à aucun moment, elle ne semble avoir eu le début du commencement d'une grosse tête. Elle prend tout  à la blague. Elle trouve qu'on fait beaucoup de foin pour ce qu'elle a écrit. Cette nature donne à réfléchir. Ne pas se prendre au sérieux, c'est être plus léger, plus ouvert à l’autre, offrir plus de place à  l'altérité. Le corollaire est que si on ne se prend pas au sérieux, les autres ne vous prennent pas au sérieux. Elle en a souffert. Son écriture n'a pas été prise au sérieux. Un peu comme Colette. C'est le contraire de la posture du grand écrivain. J'ai découvert la complexité d'un être plein de choses qui m'ont passionnée. Elle a été hors norme toute sa vie, déjà à douze ans! Elle était une petite fille drôle, désinvolte. Je l'ai découverte comme si je découvrais un personnage de roman. Elle nous rend un peu plus grands que nous-mêmes. Il n'y a pas un moment de sa vie que j'aie trouvé décevant. Ses promesses d'ado, elles les a tenues toute sa vie. Sa vie, cela a été aimer, être généreuse, polie, délicate."

Même si on connaissait en gros l'itinéraire de l'auteur de "Bonjour tristesse", le livre d'Anne Berest nous le fait ressentir de l'intérieur, dans l'intimité familiale, avec les parents, le frère, la sœur, les amis et la rencontre avec René Julliard. Avec les repas, les fêtes et les sorties, les dépenses et les projets d'achats, les moments de solitude pour écrire et la joie de retrouver les autres ensuite. Sans oublier les séances de photos dont certaines sont reprises dans le volume.

Au terme de cette aventure littéraire qui est allée de pair avec l'apaisement de ses propres tourments, Anne Berest dit se sentir définitivement en phase avec Sagan. Et elle ajoute: "Maintenant, durant la promotion du livre, je parle beaucoup d’elle, je continue à me plonger dans ses livres. Sa compagnie est délicieuse."


Colombe Schneck. (c) Opale.
Dès l'entame de "Mai 67", on reconnaît le style d'écriture particulier de Colombe Schneck, court, rapide et tellement évocateur. Qui plaît ou pas. En tout cas, à moi, il me plaît beaucoup. "J'ai un style rapide", reconnaît Colombe Schneck, de passage à Bruxelles. "Mais je réécris beaucoup, jusqu'à vingt fois, pour enlever, enlever, enlever... Encore davantage ici parce que c’était une commande."  Un travail de plus de quatre ans. "Je voulais qu'il n'y ait rien de sucré, pas un mot en trop. Je voulais de la simplicité. J'ai fait plein de versions différentes jusqu'à trouver la bonne. Les meilleurs passages sont ceux qui sont écrits naturellement, très vite, sans hésitation."

Ici ses phrases courtes racontent les dix semaines de l'histoire d'amour que vécurent Brigitte Bardot et un technicien de cinéma originaire d'Oujda et installé à Paris. Rien n'est vrai bien entendu dans "Mai 67" mais tout pourrait l'être... "Au départ", précise la romancière, "ce livre est une commande des Editions Robert Laffont. Ils voulaient un livre sur Brigitte Bardot. J’ai donc lu son autobiographie. Une de ses phrases m’a permis de faire "Mai 67", celle où elle raconte sa rencontre avec un jeune homme qui est un "pansement sur son cœur"."

Voilà un beau roman, tout en finesse, où on découvre la femme malheureuse derrière l'actrice considérée alors comme la plus belle et la plus célèbre femme du monde. "Je l'ai retrouvé, cet homme, ainsi que d'autres personnes qui connaissaient la jeune femme généreuse qu'était Brigitte Bardot, "Bri" dans les lettres qu'elle lui écrivait. Je l'ai beaucoup regardée en photos, sa façon de se tenir, ses gestes aériens, sa bouche entrouverte. Elle avait 32 ans alors, elle était à l'acmé de sa beauté. C'est dur d'être l'objet de tant de désir. La période du livre a été une parenthèse enchantée pour elle. Dans tous mes livres, je cherche la parenthèse enchantée. C'était la grand-mère dans "La réparation", dans "Mai 67", c'est ce jeune homme qui s'est offert à elle, même si ça se termine. Ce n'est pas la fin qui m'intéresse mais le fait que cela ait existé." A l'époque, BB venait de se marier avec Gunther Sachs et n'était pas vraiment heureuse avec son riche mari. "Tout le monde l'aime sauf son mari."

Ce tournage à Rome a permis la rencontre que décrit Colombe Schneck. La romancière raconte la femme qu'elle est mais aussi l'époque qui est la sienne. "Dans le livre, je fais le portrait de la France. Je raconte la période de la fin des années 60. Même si elle comportait des malheurs, comme le chômage, c'était aussi la modernité, la révolution sexuelle. Brigitte Bardot a été révolutionnaire à sa façon." Aujourd'hui, on l'a oublié devant ce que l'actrice est devenue. "Mais alors, elle montre son désir, elle aime les hommes, elle aime l'amour physique. Elle est très physique.Elle a été victime de grandes violences. Elle a été insultée, trahie, elle a connu des histoires d’amour très tristes. Elle était une jeune femme pleine de bonté et vit cadenassée quelque part aujourd’hui. Ce qu’elle est devenue est l’expression d’une grande tristesse?"

"Mai 67" est écrit à la première et à la deuxième personne. C'est le technicien qui parle à Brigitte Bardot, qui raconte leur histoire, depuis leur première rencontre, quand il a définitivement craqué pour elle. En contrepoint, il indique quel jeune homme un peu benêt il était, mais aussi combien amoureux et sensible. "Je me suis mise dans la peau d’un homme", explique encore Colombe Schneck. "Coucher avec une fille avant la pilule, c'était toucher le gros lot. Je n'ai pas essayé de faire l’homme. C'est toujours moi le narrateur. J'ai écouté les hommes mais je n'ai pas essayé de les reproduire. J'adore Philip Roth. Je vois comment il écrit sur les femmes. Le personnage masculin est complètement inventé mais Brigitte Bardot aura été sa professeure d’amour. Après elle, après leur histoire, il rencontrera la femme de sa vie."

Ce beau roman est rempli de détails piquants sur Rome et la Dolce Vita. "J’ai passé une semaine à la Villa Médicis à Rome en juin 2013 pour l'écrire", raconte l'auteure. "Les débuts de l’histoire ont été plus faciles à faire. Raconter le délitement a été plus difficile." Demeure le personnage central, épris de liberté, de fantaisie et révolutionnaire. Et naît chez le lecteur, l'envie furieuse de se rendre à Rome illico.
 
Et pour finir, comme promis, le concours permettant de remporter un des six livres offerts pour l'été.Merci de répondre par mail à  blog.lucieandco@gmail.com et d'indiquer quelle est votre préférence entre "Sagan 1954" d'Anne Berest (Stock) et "Mai 67" de Colombe Schneck (Robert Laffont). Un tirage au sort départagera les éventuels ex-aequo.
La question: quels sont les titres des premiers romans d'Anne Berest et de Colombe Schneck et chez quels éditeurs ont-ils été initialement publiés?




LE triste de la mort d'Ana Maria Matute

Ana Maria Matute.

C'est fou comme certains livres peuvent s'inscrire en vous. J'apprends à l'instant - avec un peu de retard - le décès à Barcelone ce 24 juin de l'immense écrivaine espagnole Ana Maria Matute (elle allait avoir 88 ans dans un mois). Incompréhensiblement méconnue.

Et je me rappelle immédiatement combien m'avait emportée son roman "Paradis inhabité" (traduit de l'espagnol par Marie-Odile Fortier-Masek, Phébus, 2011, 10/18, 2014), lu pourtant il y a plus de trois ans. Un livre sur l'enfance à jamais enfuie, un chef-d'œuvre.

Ana Maria Matute, ce nom ne dit pas grand-chose aux amateurs de littérature. Et pourtant! Quel talent et depuis si longtemps. Merci aux jurés du Prix Cervantes 2010 de l'avoir récompensée pour l'ensemble de son œuvre. Même si l'Espagnole octogénaire n'est pas complètement inconnue en terres francophones: plusieurs de ses romans, pour enfants et pour adultes, existent en français depuis 1960.

"Paradis inhabité", son dernier roman actuellement traduit en français, a été écrit en 2008 et est un chef-d'œuvre. Elle avait alors 83 ans. Elle s'y raconte petite fille et défend magnifiquement la cause des enfants. Depuis, la romancière a remis, quelques jours à peine avant son décès, un nouveau manuscrit à son éditeur espagnol, qui devrait paraître à titre posthume.

Dans la famille de la bourgeoisie madrilène qu'elle dépeint, il y a les parents, les enfants et les domestiques. Adriana a six ans au début du roman. Elle est née sur le tard, après Cristina et les jumeaux Jerónimo et Fabián. Ses parents ne s'aimaient déjà plus. Mais chez ces gens-là, on ne divorce pas. Adri vit surtout à la cuisine où règnent Tata María et Isabel, la cuisinière. Les seules à écouter, comprendre et aimer cette enfant fantasque et attachante, pleine d'imagination et de rêves. Amie avec les chauffeurs aussi, la fillette vit dans un monde où les Géants (les adultes) ne vont pas. Et ces derniers accordent peu de place à la Gnome. Comme au Petit, le fils de la ballerine russe voisine. Enfin, tant qu'ils n'atteignent pas l'adolescence.

Adri et Gavi se sont trouvés. Ils forment un duo complice, entre amitié et amour comme c'est possible à leur âge. Ils se disent "siamois", "amoureux". Ensemble, ils épient la Licorne qui quitte le tableau, lisent Le Roi Corbeau sur le tapis, patinent sur la terrasse. Une enfance d'enfants.

Mais le temps file à Madrid, rapprochant le pays de la guerre civile qui le dévastera ainsi que les  familles. L'enfance s'enfuit, rien ne permet de l'arrêter ou de la rattraper. Adriana devra faire face seule à son destin. Dans sa famille ne veillent sur elle qu'un père absent et l'aimable Tante Eduarda. Les autres pensent à autre chose.

Ana María Matute a un talent inouï pour composer un roman d'enfants sans que ce ne soit un livre pour enfants. Elle défend leur anticonformisme naturel. Elle rend finement leur don pour évoluer sur la frontière entre merveilleux et réel, et leur lucidité. Son roman superbe est un bonheur de lecture.

Quelques dates 

1926. Naissance d'Ana María Matute, à Barcelone, le 26 juillet. Petite, elle assistera à la Guerre civile.
1948. Premier livre, "Los Abel". Sa date de naissance recule d'un an; aucune rectification ne viendra à bout de l'erreur. 
1952. Mariage avec l'écrivain Ramon Eugenio de Goicoechea.
1954. Naissance d'un fils, Juan Pablo, dont les lois espagnoles la priveront après son divorce (1965).
1956. "Los ninos tontos", pour enfants ("Les enfants idiots", Sarbacane, 2004).
1960. "Le temps" (Gallimard), recueil de contes sur le temps qui s'écoule.
1962. "Marionnettes" (Gallimard).
1963. "Plaignez les loups!" (Stock).
1974. "La tour de guet" (Stock), roman situé au Moyen-Age, réédité en poche chez Phébus en 2011.
1994. "Le passager clandestin" (Messidor).
2010. Prix Cervantès, considéré comme le Nobel de littérature hispanique, pour l'ensemble de son œuvre.
2011. Sortie chez Phébus de "Paradis Inhabité" (2008), son 18e roman, le plus autobiographique.
2014. Décès à Barcelone, le 24 juin, juste après avoir remis à son éditeur le manuscrit de son nouveau roman, qui sortira à titre posthume.




lundi 23 juin 2014

LM les tout petits livres de Marie Wabbes


Marie Wabbes.
Ils ont la forme arrondie des œufs, pleins de promesses de vie, les deux nouveaux albums de Marie Wabbes qui viennent d'arriver en librairie. En carton, "Tout petits chiens" et "Tout petits oiseaux" (L'école des loisirs, Pastel) s'adressent aux tout-petits. Mais il n'est pas interdit aux plus grands de les regarder.

Chacun des deux livres raconte une histoire de naissance, de mère nourricière et d'éducation. Un récit tout simple empli de bonheur et attentif aux détails du quotidien.

On y retrouve avec plaisir le trait caractéristique de l'auteure-illustratrice belge, notre grand-mère à tous, plutôt classique et sobre mais plein de fantaisie et de trouvailles graphiques: les branchages du nid ici, les doubles pages là. Et toujours ces aquarelles porteuses d'émotions et de sentiments.

Avec ces deux nouveaux titres, Marie Wabbes se rapproche encore un peu du cap des deux cents albums pour enfants publiés, en français et en anglais! En cinquante ans, tout simplement. Parfois par séries comme celle de "Petit Lapin", parfois allant seuls leur chemin ("Petit Doux n'a pas peur", "Pluchkine", "L'enfant qui venait de la mer", par exemple) ou en famille.

Personne dans les écoles et les bibliothèques n'a oublié son "J'aime les pommes" (L'école des loisirs, 1993, Lutin poche, 2001). Cet album fait partie de ses livres gourmands, déposant la nature et la cuisine à hauteur d'enfants. D'autres de ses livres racontent le chocolat, le miel, les tomates, la soupe, les œufs, les fraises... Mais certains n'existent malheureusement plus qu'en version poche ou plus du tout. Quelques rééditions pour éviter qu'ils ne soient diffusés comme c'est le cas actuellement sous forme de photocopies de maigre qualité? Ils ont marqué des générations d'anciens enfants devenus parents qui soihaitent les proposer à leur progéniture.


Dans "Tout petits chiens", l'histoire commence à la naissance des bébés. "Maman chien se repose." Mais vite la faim la saisit et elle se nourrit pour nourrir ses trois petits. "Les petits tètent le bon lait." Vient alors l'heure de la sieste, puis celle des jeux, à trois d'abord, avec maman ensuite. C'est tout simple, mais craquant.


"Tout petits oiseaux" début sur la vue des trois œufs dans le nid, couvés par leur maman. A peine sortis de leurs coquilles, les petits ont faim. Maman qui veille à tout leur propose un beau ver dodu. Ça se bagarre pour être servi le premier... Mais c'est à trois que les oisillons apprennent à voler, sous la houlette de Maman.



Dans le panier de "Tout petits chiens". (c) L'école des loisirs/Pastel.

Dans le nid de "Tout petits oiseaux". (c) L'école des loisirs/Pastel.


mercredi 18 juin 2014

LA vu "L'Autre" séduire pour mieux détruire

Ce qui est magnifique avec le premier roman de Sylvie Le Bihan, "L'Autre" (Seuil,  200 pages), c'est qu'il porte enfin en littérature, et de quelle manière, aussi chirurgicale qu'empathique, le sujet du pervers narcissique. Un thème jusqu'ici boudé par les écrivains mais qui semblait à la portée de tout auteur de livre de développement personnel venu... "L'Autre" prend à la gorge mais en même temps fait du bien et rassure. Il est donc bel et bien possible de revivre après une telle expérience.

La primo-romancière française a eu l'excellente idée de mettre en scène dans un contexte historique original deux femmes battues, l'une moralement, l'autre moralement et physiquement: Emma, la Française, et Maria, la Mexicaine installée aux Etats-Unis. Habitant chacune à un bout du monde, elles vont toutefois se rencontrer à New York lors de la commémoration des dix ans des attentats du 11 septembre 2001. Chacune y a perdu son mari. Ce fil rouge historique du "Nine Eleven" tient remarquablement ce roman dans lequel on voyage beaucoup. Dans le monde, de Strasbourg à New York, en passant par Londres, Paris, Las Vegas, East Hampton... Et dans le temps, entre la cérémonie de 2011, les attentats de 2001 et les années antérieures.

Sylvie Le Bihan. (c) A. di Crollalanza.
"J'avais cette histoire en moi, surtout celle d'Emma", me dit Sylvie Le Bihan, de passage à Bruxelles. "Le manuscrit était énorme. Un ami m'a conseillé de me concentrer sur l'histoire du mari, jamais traitée en littérature. J'en avais aussi marre de tous ces portraits de maris décédés qu'on a vus affichés au World Trade Center. Etaient-ils vraiment tous formidables? N'y avait-il aucun salaud parmi les 3.000 personnes mortes?"

Cette période de victimisation n'était pas pour plaire à celle qui place dans sa littérature le côté sombre dont elle a besoin pour vivre. Dans son histoire, le mari est tué. "Par rapport au mort, je pouvais me taire ou parler", dit-elle. Elle a choisi d'écrire les histoires d'Emma et de  Maria et de leurs conjoints. "J'ai fait le choix littéraire de deux femmes fortes. Le harcèlement moral est aussi répandu chez les hommes que chez les femmes au travail. Il touche 3 % de la population. Mais dans un couple, c'est le plus souvent l'homme qui est le harceleur." En Bretagne, Sylvie Le Bihan est la voisine de Marie-France Hirigoyen, la spécialiste du harcèlement et des manipulations.

Avec Maria, l'auteure fait le parallèle entre la violence physique et la violence psychique: "La violence physique vient en écho à la violence psychique qui n'est pas encore reconnue. On se dit: ça va, il n'a pas frappé. Mais c'est un poison totalement destructeur."
Emma, elle, est inspirée par une grand-tante, qui a beaucoup souffert d'un mari violent. "Je ne les ai pas connus, mais ma grand-mère m'a raconté leur histoire - elle et sa sœur sont Bretonnes et pied-noir, elles menaient leurs maris à la baguette. Chez elles, il n'y a pas de secrets de famille!"

Dans "L'Autre", écrit au scalpel mais sans rage, on assiste à la rencontre des deux femmes qui ne se connaissaient pas au départ mais se sont "reconnues". On découvre leurs histoires, terribles. Comment elles s'en sont sorties et comment elles les considèrent chacune dans leur rétroviseur. C'est dur souvent, insoutenable parfois, effrayant et nécessaire. Car les pervers narcissiques sont parmi nous mais, souvent, on n'en repère les signaux qu'après. Leur mécanisme est simple: séduire pour mieux détruire.

Pour les victimes, même dix ans après les faits, un mot peut toujours ressembler toujours à une brûlure. "Je pense que les femmes vont parler de mon roman, l'offrir", ajoute encore l'écrivaine. Car le livre est bien un roman et un beau roman dont on a envie de tourner les pages. "Ici, le pervers narcissique est au niveau ultime. Mais mon livre permettra de dire: si vous êtes à la phase 1, attention. Comme les contes étaient un avertissement, je veux que ce roman en soit un. Le livre est très cruel parce que la vie est comme ça. Il y a une différence entre secret et mensonge. Emma est tombée dans le mensonge parce qu’elle n’a pas voulu (ou pas pu) dire son secret. Maria, elle, a des secrets à partager et doit décider du moment elle-même."

"L'Autre" est écrit à la deuxième personne du singulier: "Mais à la fin, Emma dit "je". Avant cela, elle ne peut pas. C'est avec Maria qu'elle commence son deuil." Cet Autre jamais nommé, dont le prénom n'apparaît qu'à la dernière ligne du livre. "Marie-France Hirigoyen explique que les femmes ne peuvent pas prononcer le prénom tant que le deuil n'est pas fait. Le nommer représente trop d'intensité. Comme dans "L'Autre", la seule solution est de fuir. Je n'ai pas trouvé de psychothérapeute pour soigner cela."

Actuellement Sylvie Le Bihan est en train d'écrire la suite de l'histoire d’Emma: "Elle n'a toujours rien compris. Elle ne mérite pas ça. Elle est moderne. Elle s’affranchit mais reste dans le rang." A suivre donc.





lundi 16 juin 2014

LO ssi, rêve d'être un animal

Elégance, pertinence et imagination, ainsi peut-on présenter le premier album jeunesse d'Aurélia Alcaïs, "Quand je serai un animal" (Seuil Jeunesse, 32 pages).
Dès la couverture au porc-épic couronné, on a le regard attiré par ce travail exigeant et original. Quelle finesse dans ces dessins en noir rehaussés d’un rien de couleur. Sur une thématique connue, "qui n'a pas rêvé d'être un animal?", la Française pose un regard amusé et décalé.

Dans ce livre inventif et délicat, elle répertorie une trentaine d’animaux puis joue humoristiquement avec leurs symboles. "Quand je serai Chien, j'aboierai sans raison, et sans raison, on me félicitera!", est la première double page, à la typographie bien choisie.

"Quand je serai Chien,..." (c) Seuil Jeunesse.

L'album se poursuit avec "Quand je serai Lion, je n'aurai plus besoin de galette pour être roi ni de doudoune pour me tenir chaud", puis "Quand je serai Baleine, dans la cachette des sirènes on chantera tout bas." Chaque fois, l'illustration en regard, présentant le couple animal-enfant, apporte ses propres informations au texte en plus d'être extrêmement agréable à détailler.

Le procédé se répète une trentaine de fois, sans jamais lasser car les angles avec lesquels les animaux sont abordés varient de page en page, tradition, quotidien, contes, vécu... A noter la jolie formule: "Quand je serai Chien, Lion, Baleine, Hibou, Koala, Loup...", sans article devant le nom de l'animal choisi. Avec tout cela, Aurélia Alcaïs réhabilite joliment les rêves des enfants, elle les laisse s'exprimer, leur permet d’être un animal. "Le pouvoir du rêve est le début de toute création", analyse-t-elle, "il donne de la joie et la joie amplifie nos désirs et les aide à se réaliser."

L'artiste sait de quoi elle parle quand il s'agit de création. Elle baigne dans l'art et les images depuis qu'elle est toute petite: son père est peintre et sa mère galeriste. Elle-même est comédienne, photographe et illustratrice. Dans son travail, elle vise toujours l'improvisation et l'esthétique. Sa recherche porte souvent sur la façon dont l'enfant s'éveille à la beauté. "Quand je serai un animal" en est un merveilleux tapis rouge.





vendredi 13 juin 2014

LM ce roman à propos de sans-papiers


Rien de tel que la fiction pour raconter la réalité. Avec "Sur la grue", tout nouveau et chouette roman d'Olivier Bailly (ONLIT éditions, papier ou ebook, 115 pages, 12 et 5,99 euros, version numérique offerte à l'achat du livre papier), je suis servie. L'auteur lui-même en dit avec une once de cynisme: "Ce roman parle de trois types qui ne trouvent pas d'accueil en Belgique. C'est donc une fiction."

J'y ai retrouvé avec intérêt et plaisir, sous l'angle littéraire, une part de mon quotidien, comme beaucoup le savent, à savoir la ville de Bruxelles et plus particulièrement sa Place de Brouckère, les demandeurs d'asile politique, les sans-papiers, leurs comités de soutien, les églises qui les accueillent et le CGRA (Commissariat Général aux Réfugiés et Apatrides)

Olivier Bailly.
Un roman sur des sans-papiers? Oui, un roman sur des sans-papiers, aussi bien documenté que tourné. L'auteur est journaliste et suit les dossiers "société". En même temps, il sait heureusement qu'il n'écrit pas ici un article mais un roman, le bienvenu "Sur la grue". Il soigne son lecteur, l'informe et le surprend. Parce qu'il n'y a rien de tel qu'une fiction pour relater la réalité.

Tout commence quand Mamadou, Joseph et Hicham grimpent tous les trois une nuit sur une grue jaune d'un chantier de la Place de Brouckère. Ils sont respectivement Malien, Rwandais et Marocain. Demandeurs d'asile déboutés bien entendu. Ils ont décidé d'unir leurs misères et de faire la grève de la faim là-haut. Presque dans le ciel.

On va suivre leur quotidien durant quelques jours. Leur rencontre avec le grutier maître des lieux d'abord, Jean, pas un mauvais bougre. Leur découverte par la presse ensuite, ce pseudo quatrième pouvoir qui envoie son petit monde escalader les innombrables marches qui conduisent à la plate-forme où trônent plus ou moins gaillardement les trois hommes.

Olivier Bailly nous dévoile successivement les histoires de Mamadou, le paysan malien, de Joseph l'intello rwandais et d'Hicham, le gay marocain. Pourquoi chacun a fui son pays, pourquoi il demande asile, liberté, le droit de vivre tout simplement, dans un pays, la Belgique, qui ne manque pas de moyens.

Certains moments sont cocasses comme quand le trio découvre que la grue voisine, la rouge, vachement plus moderne que la leur, est désormais occupée. Et pas par n'importe qui! Par la concurrence afghane! On le sait, elle campe, elle, à l'église du Béguinage, toute proche, alors que nos trois gaillards ont leurs pénates à Sainte-Gertrude.

A un autre moment, on fait connaissance avec les Belges qui soutiennent les réfugiés, à grands coups de coups de téléphone. A un autre encore, on vit avec les trois protagonistes la visite sur place, sur la grue donc, de l’Office des Etrangers. Et on peut se faire une petite idée des questions qui sont posées aux demandeurs d'asile dans notre pays. Si seulement ce roman pouvait être une fiction. Mais non, c'est la réalité qu'il nous raconte, proche de nous, à la fois visible et invisible.

Merci à Olivier Bailly pour ce beau roman qui n'hésite pas à aller jusqu'au bout de sa logique, comme le feront les protagonistes, non écoutés par l'Etat belge. Et qui a su mêler habilement différents épisodes récents des combats pour leurs droits de réfugiés originaires de pays qui menacent leur vie.

"Sur la grue" s'ouvre sur une phrase de PJ Harvey, extraite de "A place called home": 
"One day
I know
We'll find
A place of hope
Just hold on to me
Just hold on to me"


Mais l'auteur nous informe qu'il aurait pu commencer sur celle-ci:
"Même qu'on se dit souvent
Qu'on aura une maison
Avec des tas de fenêtres
Avec presque pas de murs
Et qu'on vivra dedans
Et qu'il fera bon y être
Et que si c'est pas sûr
C'est quand même peut-être
Parce que les autres veulent pas
Parce que les autres veulent pas"


Belgique, terre d'accueil? Pas pour tout le monde.

mardi 10 juin 2014

LA ttend avec impatience son "cher Charles"

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Charles Dantzig. (c) Zazzo

Mon "cher Charles", c'est bien sûr Charles Dantzig qui sera à Bruxelles ce mercredi 11 juin à 20 h. Invité à Passa Porta en marge du colloque sur les "Figures du critique-écrivain" (du 11 au 13 juin au Palais des Académies, renseignements ici), il répondra aux questions de Gilles Collard. Notamment sur son dernier livre "A propos des chefs-d'œuvre" (Grasset, 2013). Mais sans doute aussi au sujet de son œuvre de romancier ("Nos vies hâtives", "Dans un avion pour Caracas"), de poète ("Les Nageurs", "La diva aux longs cils"), d'essayiste ("Pourquoi lire?", "Dictionnaire égoïste de la littérature"), ou d'éditeur (la collection "Cahiers rouges" chez Grasset notamment, la "Revue du club Stendhal"). Ce qui est certain, c'est qu'il sera question de livres, de littératures, de curiosités littéraires et qu'on ne risque pas de s'ennuyer.

Le livre "A propos des chefs-d'œuvre", officiellement catalogué essai, est en réalité un passionnant inventaire d'ouvrages magnifiques aux yeux de Charles Dantzig, qui nous permettent d'être au-dessus de nous-mêmes et dont la lecture vaut mille fois les efforts consentis. On y découvre une collection de tapis rouges variés que l'auteur-lecteur déroule avec enthousiasme vers "ses" chefs-d'œuvre,  Homère, Cervantès, Shakespeare, Heine, Musil, Proust, et d'autres noms plus inattendus.

Pour le lecteur-lecteur, c'est tout simple. Il n'a qu'à se laisser conduire par l'érudit brillant, généreux de son savoir, débordant d'idées originales et justes. Si Charles Dantzig s'intéresse aux chefs-d'œuvre littéraires, il évoque aussi le cinéma et la musique. "On pourrait dire", écrit-il, "que le chef-d'œuvre littéraire est un grand livre contre lequel il n’y a plus d’objection."

Lesquels lire alors? Venu présenter son livre l'an dernier à Bruxelles, Charles Dantzig osait: "Je dirais comme Jean-Paul II: "N'ayez pas peur!" Car il ne faut pas qu’il y ait de timidité face au chef-d'œuvre. Je suis pour l'élitisme pour tout le monde. Car le chef-d'œuvre est pour tout le monde."

Son conseil est d'aller en librairie, de s'arrêter à la lettre P, de prendre un livre de Proust, de l'ouvrir et de le lire. "Vous verrez que c'est moins difficile que vous ne le pensez", plaide-t-il, "mais peut-être vous faudra-t-il faire un effort." L'effort! "Dans le monde contemporain, l'effort est valorisé pour réussir dans son entreprise, dans le sport, dans l'argent. Mais quand il s'agit de littérature, il devient douteux. Pourtant, c'est comme l’Himalaya. Quelle récompense que la vue qu’on a d'en haut! Il peut arriver que lire certains livres soit compliqué, mais quelle gratification à l'arrivée! Ce n'est pas de l’élitisme, c'est une récompense personnelle." 

Comme je suis d'accord avec mon "cher Charles".

Je l'écouterais sans fin plaider pour sa chapelle, "A propos des chefs-d'œuvre": "J'ai fait le choix de courts chapitres (plus de 70), titrés chaque fois, parce que c'est un livre de réflexion mais aussi un livre de littérature, qui demande de la forme et du rythme. Un livre est une danse avec le lecteur. Il faut varier le rythme, ce n'est pas un paquebot, il faut que ce soit gracieux pour que le lecteur nous suive. Les lecteurs ne sont pas des élèves en classe avec le Lagarde et Michard, considéré comme le canon, alors que le canon est fait pour tirer sur les lecteurs. Il m'est arrivé de ne pas reconnaître en les lisant des livres que j'avais vus présentés dans le Lagarde et Michard. Napoléon a tout militarisé, y compris l'enseignement. Les élèves doivent obéir aux maîtres, ils sont devenus des soldats."

L'ouvrage de Charles Dantzig n'est pas "un livre de développement personnel (sourire en coin), mais la sacralisation des chefs-d'œuvre à adorer." Il célèbre les auteurs: "Dans le chef-d'œuvre, il y a une part de déraison, de lâcher prise. Marcel Proust, par exemple, lâche le bonheur de sa vie d'être mondain et s'enferme dans une chambre pour écrire "La Recherche". Cela montre bien combien est enchanteresse la folie liée au chef-d'œuvre!"

L'écrivain invite aussi à ne pas confondre chef-d'œuvre et célébrité: "C'est céder à la facilité. Certains livres sont tamponnés chefs-d'œuvre, cela nous permet d'éviter de les lire. On accepte le label. On met des comprimés dans sa bibliothèque: “Ouf, je l'ai!” C'est très injuste pour ces livres non lus."

Dans la même foulée, il remballe le classicisme, "notion inventée pour imposer des jugements a priori." Il préfère évoquer le sentiment d'élévation qu'on a quand on lit un chef-d'œuvre: "On est au-dessus de nous-même et c'est pour cela qu'on leur doit tout."

Cette notion de dette a été à l'origine de sa recherche, tout comme le concept de chef-d'œuvre, né il y a 250 ans et accepté comme cela. "Je suis parti du raisonnement et j'avais une dette de gratitude envers tous ces livres que j'ai lus dès l'enfance, qui m'ont sauvé la vie."

Avant de repartir vers ses chers chefs-d'œuvre, Charles Dantzig avance une autre idée: "Je pense qu'il existe en chacun d'entre nous un chef-d'œuvre matrice de quand nous étions enfant, un livre lu dans l'enfance qui nous a profondément marqué et nous a fait découvrir quelque chose de nous-même. Pour moi, il s’agit de "La plus mignonne des petites souris", d'Etienne Morel, un album du Père Castor qui vient d'être réédité par Flammarion. Ce livre contient tout ce que j'ai aimé, tout ce que je devais devenir. C'est Roméo et Juliette, il est shakespearien. La différence des classes, un mariage, un souriceau qui porte frac et haut de forme comme Robert de Saint-Loup, de Proust, mon personnage préféré de La recherche. La souris et le souriceau qui prennent un hélicoptère, d'où ma passion pour la poésie et la fantaisie de Max Jacob. Pour toute personne, on pourrait trouver cela. Il faut faire l'archéologie de nos lectures."

Et ne pas oublier de se rendre en librairie et d'y aller à la lettre P.

Et avant cela, passer à Passa Porta ce mercredi 11 juin écouter mon "cher Charles".


lundi 9 juin 2014

LC fait un petit pont aussi

Enfin petit, c'est parce que l'expression le dit ainsi. Et que, lundi de Pentecôte fini, on va reprendre de belles grandes semaines de cinq jours ouvrables.

En récompense, je me suis offert la lecture du super album documentaire intitulé "Tous les ponts sont dans la nature", de Didier Cornille (Hélium, 80 pages). Logique.



C'est la troisième fois que l'auteur-illustrateur français, diplômé des Arts décos de Paris, explique aussi joliment aux enfants des chefs-d’œuvre de l'architecture. Il est déjà l'auteur des très réussis "Toutes les maisons sont dans la nature" (Hélium, 2012), primé à la Foire de Bologne 2013, et de "Tous les gratte-ciels sont dans la nature" (Hélium, 2013). Le regard curieux et précis de Didier Cornille épingle chaque fois la valeur des chefs-d’œuvre qu'il a élus dans un dessin élégant qui s’appuie sur des plans, des photos et des documents d’époque.

C'est aussi le cas dans "Tous les ponts sont dans la nature", tout juste paru. En format tout en hauteur, l’album se tient reliure vers le haut. Ce qui lui procure l’espace nécessaire à présenter huit ponts remarquables, disséminés dans le monde, construits entre 1779 et 2013. Du plus spectaculaire au plus moderne.

Successivement, on empruntera
le pont de Coalbrookdale (Grande-Bretagne), 1779
le Brooklyn bridge (Etats-Unis), 1883
le Firth of Forth (Ecosse), 1890
le pont de Plougastel (France), 1930
le Golden Gate (Etats-Unis), 1937
le pont Rio-Niteroi (Brésil), 1974
le viaduc de Millau (France), 2004
la passerelle du MuCEM (France), 2012 .

Chaque construction est traitée dans un petit chapitre particulier, attrayant et documenté, magnifiquement illustré des dessins de Didier Cornille sans qu'il soit besoin de photos. On découvre en détail les différents ouvrages d’art, leurs architectes et ingénieurs, les matériaux utilisés et chaque édification est replacée dans le contexte historique de son époque. 

Exemple avec le pont de Brooklyn.




 

On le voit, c'est magnifique, et l'ensemble donne drôlement envie de s'intéresser à l'architecture et à l’ingénierie. Ce petit bijou de livre fait découvrir aussi bien des ponts ferroviaires que des ponts pour les voitures ou les piétons. Plus besoin de filer à Avignon.