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vendredi 24 février 2012

L5 cline devant le sens de la formule de BibliObs

"J.K. Rowling passe à la grande littérature", peut-on lire en titre de l'info annonçant sur BibliObs, comme dans toute la presse, que la mère de Harry Potter va publier un premier roman pour adultes dans les filiales américaine et britannique de Hachette.

Comme quoi, les préjugés ont toujours la vie dure.

Surtout que ceux qui distinguent la "grande" littérature, comprenez celle pour les adultes, de la "petite", à destination de la jeunesse, n'ont en général pas lu un seul livre appartenant à cette dernière catégorie.

Mais ils savent et ils dégomment.

L'affaire prête d'autant plus à sourire que Joanne Kathleen Rowling n'est sûrement pas le meilleur écrivain jeunesse qui existe. Va-t-elle s'améliorer en changeant de catégorie?
Et dire qu'il y en a eu pour la proposer pour le prix Nobel de littérature!
Il est exact qu'elle a eu une bonne idée au bon moment, qu'elle témoigne de réelles qualités d'invention d'une histoire. Mais strictement littérairement parlant, il est difficile de se pâmer devant les phrases qu'elle aligne. C'est sujet, verbe, complément, et pas toujours très finement choisis. Et pas question d'incriminer le traducteur de la version française, excellent au demeurant.

Cette notion de "grande littérature" signifierait-elle alors qu'on est un "grand écrivain" quand on travaille dans ce domaine? Ben oui, il suffit d'écrire cela pour que surgissent à l'esprit quelques dizaines de noms de "grands écrivains" très peu méritants.

Et a contrario, on peut citer tous ceux, Michel Tournier le premier, qui estiment hautement (grandement?) le fait d'écrire pour les enfants.
Allons, Bibliobs, fais-nous du "grand journalisme" plutôt.

LC que des chiens ne font pas des chats

Ni des éléphants.

Mais elle est ravie quand ses filles adultes racontent aux enfants qu'elles gardent en baby-sitting les albums qu'elles ont adorés petites.


La preuve encore hier soir avec "Elmer", notre éléphant bariolé tant aimé, né de l'imagination féconde de David McKee et publié en français chez Kaléidoscope depuis 1998 (grand format) et en Lutin poche (format de poche).







Elmer par Igor.
Et merci à Igor
 pour son dessin.


mercredi 22 février 2012

LM le film "Une bouteille à la mer"

"Une bouteille à la mer", c'est le titre du film qu'a tiré Thierry Bénisti du superbe roman pour adolescents de Valérie Zenatti, "Une bouteille dans la mer de Gaza" (Médium de l'école des loisirs).
Paru en 2005, le livre a conservé toute sa force et toute l'actualité de son propos, rendre humaine la réalité du Palestinien comme celle de l'Israélienne, avec ce souhait idéaliste mais combien nécessaire d'une meilleure entente entre les peuples.
Mails il se basait sur des événements antérieurs, qui ont aujourd’hui près de dix ans.


Qu'à cela ne tienne, Valérie Zenatti et Thierry Bénisti se sont attelés à scénariser un film qui ait son autonomie par rapport au livre qui l'inspire.
Tal et Naïm sont bien sûr là, magnifiques dans leur questionnement sur eux-mêmes et dans leur quête de liberté.
Mais l'actualité de la guerre de Gaza, l'opération "Plomb durci", trouve aussi sa place dans le scénario, le rendant d'autant plus proche du spectateur actuel.
Apparaît aussi dans le film l'usage du français comme langue de conversation entre les deux grands adolescents dans les emails qu'ils échangent - le livre présentait leurs courriers respectifs.
Nouvel invité également, le Centre culturel français de Gaza.
Tout cela s'emboîte remarquablement.

Bien sûr, on peut dire qu'il s'agit d'une fable mais c'est ce type de construction artistique qui permet en général de réfléchir le plus profondément.
Pas de parti pris ici pour l'une ou l'autre communauté, mais l'étalage de leurs souffrances.

Pour se faire une idée du film, la bande-annonce, en gardant à l'esprit que ce n'est qu'une bande-annonce: http://goo.gl/CU9q0

Ce beau film à voir aussi en famille peut aussi se prolonger dans la lecture du roman original.
"Une bouteille dans la mer de Gaza" est disponible avec une nouvelle couverture renvoyant au film.

Couverture originale.
Couverture 2012.














(c) Patrice Lenormand.
Et en complément, ce que nous avions écrit en janvier 2005, au moment de la sortie du livre de Valérie Zenatti et un entretien avec celle qui a fait depuis un beau chemin entre littérature de jeunesse, littérature adulte et traductions.

La Toile de l'espoir

Un attentat dans un café de Jérusalem, six morts. Un de plus, un de trop ? Celui du 9 septembre 2003 bouleverse la vie de Valérie Zenatti. Il deviendra un livre. Pas un document, mais un roman épistolaire moderne né de choses lues. Sensible, touchant, prenant, sans guimauve. Via le Net, Tal, une Israélienne, et Naïm, un Palestinien de Gaza, se cognent, se racontent, se découvrent, s'apprécient. Nés dans des pays de passions et de mort, ils résistent, chacun à leur façon, et infléchissent la voie tracée. Griffes rentrées, ils font même le projet de se rencontrer. L'auteur glisse en filigrane l'espoir d'une entente plurielle. Comme une bouteille à la mer.



Valérie Zenatti: "Il faut avoir la paix avant de la faire"

Née à Nice en 1970, elle a passé sa jeunesse en Israël - son excellent roman "Quand j'étais soldate" (L'école des loisirs, 2002) raconte ses deux ans sous les drapeaux -, avant de revenir à Paris où elle exerce, depuis 1999, le métier d'écrivain.
Petite, j'avais besoin d'écrire comme beaucoup d'enfants et d'adolescents qui ne comprennent pas ce qui se passe en eux. En France, j'étais fascinée par la "belle langue", mais c'est en Israël, où je suis arrivée à l'âge de 13 ans, que j'ai eu un choc linguistique énorme. Là, j'ai compris que le langage n'était pas les beaux mots, mais les mots justes.

Le désir de fiction est venu vers l'adolescence.
Après une quinzaine de tentatives avortées, j'ai rencontré Geneviève Brisac (NDLR : la responsable des collections de romans à L'école des loisirs) qui m'a fait découvrir la littérature de jeunesse, un formidable espace de liberté. Une vraie secousse ! Je n'avais lu que la comtesse de Ségur, le Club des Cinq et Alexandre Dumas, avant la littérature générale ! Mon premier texte publié a été "Une addition, des complications", en 1999, l'histoire d'un gamin dont les parents séparés se remettent ensemble. Les enfants font preuve de fantaisie jusqu'à l'âge de raison, après c'est fini ; j'aime bien alors les secouer un peu.
J'ai besoin d'être en état d'écriture permanent, c'est-à-dire d'avoir un nouveau livre dans la tête avant d'achever le précédent. Comme si j'étais dans un château où il y a des pièces avec des malles. Dans ces malles se trouvent des souvenirs, des rêves, des visions du monde. Ce sont autant de points de départ possibles.
Exception qui confirme la règle, le point de départ d' "Une bouteille dans la mer de Gaza".
C'est l'attentat du 9 septembre 2003. Six morts seulement - sept par la suite. Semblable aux autres, sauf que parmi les tués se trouvaient une jeune fille qui devait se marier le lendemain (elle effectuait son service civil dans un service d'oncologie pédiatrique) et son père, un médecin urgentiste. Le fait que les 600 invités au mariage soient allés à deux enterrements m'a bouleversée. Ce soir-là, j'ai senti que, si je n'écrivais pas, je ne supporterais plus d'ouvrir la radio et de vivre avec cette terrible actualité.

Je veux, dans mon livre, aller du pluriel, les Palestiniens, vers le singulier, Naïm. Lors de rencontres, quand on me demande ce que je pense des Palestiniens, je réponds : "Je ne pense rien des Palestiniens, mais je pense quelque chose de la situation là-bas". Avec ce livre, je me suis posé un triple défi : faire une histoire garçon - fille, mêler Israël et Palestine, être à Gaza et à Jérusalem.
Avec ce roman exceptionnel, Valérie Zenatti conjure également sa peur que la génération d'aujourd'hui née d'un côté ne connaisse pas celle née de l'autre côté.
J'ai écrit certains passages dans un état second. J'étais à la fois Tal et Naïm. Peut-être un peu plus Naïm, peut-être parce qu'il est étranger à moi. J'ai éprouvé son besoin de respirer : Israël est un pays duquel on ne sort qu'en avion...
La fin est un happy end différé.
La littérature de jeunesse est faite pour ne pas désespérer le lecteur, conclut l'auteur. Mes héros se fixent un rendez-vous. Je pense qu'ils y seront. J'ai l'espoir que les choses auront changé pour le retour de Naïm. Il faut avoir la paix avant de faire la paix.

dimanche 19 février 2012

LA dore la nouvelle série de Lionel Koechlin

(c) Despatin & Gobeli.


Après quarante ans de bons et loyaux services en littérature de jeunesse, à un an près, c'est vrai,  Lionel Koechlin a encore plein de choses à nous dire et à nous dessiner.

Pas de sport ou de poèmes cette fois, mais des animaux domestiques aussi sympathiques que croquignolets.











La série de quatre titres cartonnés, plus craquants les uns que les autres, est destinée aux plus jeunes, aux tout-petits même. Elle porte fort bien son titre de "Dialogues de bêtes" (Gallimard Jeunesse/Giboulées).
On y fait la connaissance d'Isidore le hamster, de Napoléon le chien, de Nautilus le poisson rouge et de Moustache le chat, des héros animaux du quotidien. De quoi voir avec un autre œil ces animaux domestiques par excellence.



Ces quatre récits se révèlent  bien menés, aventureux, pleins d’allant, de fantaisie et d’imagination.
Chacun est écrit à la première personne: l’animal considère son environnement avec les yeux d’un tout petit enfant. Mais les mots utilisés sont ceux des grands, heureusement.
Les décors servent autant que le texte à faire avancer les histoires.
Les dessins de Lionel Koechlin sont toujours aussi élégants, frais, audacieux et réjouissants.

Dans "Un hamster gourmand", Isidore s’aventure hors de sa cage mal fermée. Il s’en va à la découverte de territoires inconnus dont ce qu'il prend pour une montagne bleue et qui est en réalité le veston du père de famille posé sur le dossier d’une chaise. Ce qui lui permettra de découvrir les caramels.

"Un poisson amical" relate une histoire vraie, vécue dans la famille de l'auteur-illustrateur : la solitude de Nautilus dans son aquarium, malgré les diverses tentatives d’un enfant de dérider le poisson rouge qu’on voit pleurer dans son eau. Jusqu’à ce que surgisse l’idée parfaite permettant à Nautilus d'être heureux comme un poisson dans l’eau !

"Un chat capricieux" affiche tout de suite la couleur. Le matou semble souffrir de l’absence d’humains dans l’appartement : "les heures passent bien lentement" , commente-t-il. Mais quand sa "grande amie", comprenez la petite fille humaine, rentre de l’école et l’appelle, Moustache se cache. Un chat aussi blagueur que capricieux…

On rigole beaucoup dans "Un chien vantard" où Napoléon, le bien nommé, croit promener son maître dans la grande ville. Et le perd. Pas de chance, la pluie commence à tomber. Lionel Koechlin rappelle au passage que les renards sont aussi devenus des animaux des villes, attirés par leurs poubelles. Napoléon et son maître se retrouveront évidemment, chacun étant persuadé qu’il a remis la main, ou la patte, sur l’autre.


Et en complément de choix: l'image qui apparaît à l'ouverture du site de Lionel Koechlin.
Elle évoque merveilleusement son immense talent, sa fantaisie sans fin, son humour souvent surprenant, sa tendresse et son imagination.



(c) Lionel Koechlin.

mercredi 15 février 2012

L5 quiète un peu de la cote de Dickens

Quelques dizaines d'exemplaires seulement vendus par an en librairie seulement.
Impossible que tout passe par les bibliothèques.
Comment se fait-il que le sieur Charles Dickens, 200 ans depuis le 7 février dernier soit si peu apprécié?
En livres en tout cas, car au cinéma, les films qui sont adaptés de ses histoires se suivent.
Surtout qu'on n'est pas obligé de lire les versions intégrales de ses romans quand les abrégés sont de qualité.





Surtout que la France porte la meilleure des ambassadrices du créateur d'Oliver Twist.
Il s'agit bien sûr de  Marie-Aude Murail, cette excellente romancière jeunesse, folle de Dickens au point d'avoir donné le prénom de Charles à un de ses fils.





Elle a écrit sa biographie, superbe, à l'usage des jeunes générations, en 2005 (L'école des loisirs)
Et, la même année, elle a abrégé "Olivier Twist" (même éditeur).


Aujourd’hui, elle nous annonce la sortie de l'abrégé des "Grandes espérances" (encore même éditeur) pour l'automne.







Pour patienter, voici le magnifique texte qu'elle a écrit pour le bicentenaire de la naissance de Charles Dickens.

Les jeunes que je rencontre me pressent parfois de dire pourquoi j’aime Dickens, et je leur réponds en empruntant à Montaigne son fameux : « Parce que c’était lui, parce que c’était moi. » Pourtant, ce ne fut pas tout à fait « love at first sight » puisqu’il me fallut deux chapitres pour tomber amoureuse de Pickwick. Il faut dire que le titre de l’ouvrage Les papiers posthumes du Pickwick club et les premières pages, qui offrent une parodie d’une session parlementaire, auraient pu décourager une jeune fille de seize ans. Mais j’avais tout mon temps, y compris celui de m’ennuyer. Ce fut donc le début d’une histoire d’amour qui dure maintenant depuis une quarantaine d’années. Après avoir lu Pickwick et plus encore L’ami commun, j’ai su que j’aimerais Charles Dickens d’un amour filial jusqu’à ma mort, et que je le lirais tant que mes yeux verraient.
Une petite fille, qui avait lu un roman de Roald Dahl, me dit à ce propos : « Au moment où je l’ai terminé, j’ai su que j’aimerais tous les livres. » Certaines lectures vous apprennent ce que vous allez chercher dans les livres. Pour moi, c’étaient des émotions nues, celles qui font rire, pleurer, compatir, s’indigner.
Dickens ne recule ni devant les gros effets comiques, ni devant le mélo. « Nous ne devrions jamais avoir honte de nos larmes, dit Pip dans Les grandes espérances, car c’est une pluie qui disperse la poussière recouvrant nos cœurs endurcis. » Non seulement j’ai su en lisant Dickens pourquoi je lisais, mais aussi pourquoi j’écrirais. Pour faire rire, pour faire pleurer. Pour donner des personnages à aimer, comme le fait Dickens, et pour amener le lecteur « à considérer le meilleur côté de la nature humaine ».
J’ai lu à mes trois enfants David Copperfield ou Nicolas Nickleby, le soir au bord du lit. Je faisais alors la même chose que mon écrivain préféré quand il mettait ses romans en scène devant des milliers d’auditeurs : j’abrégeais, je clarifiais. J’avais d’ailleurs dit dans un imprudent article que, si les romanciers avaient une retraite, j’emploierais la mienne à adapter Dickens pour le transmettre. C’est sans doute ce qui me valut ce coup de téléphone de Marie-Hélène Sabard, qui dirige les « Classiques abrégés » de L’école des loisirs.
– Ça va être le bicentenaire de la naissance de… devine qui ? Et tu sais quoi ? Je voudrais que tu fasses une adaptation des Grandes Espérances !
Je ne peux pas dire que je fis un bond de joie. Je savais que ce serait une entreprise prenante et risquée. Tandis que je me débattais au téléphone pour décliner cet honneur, le facteur sonna à ma porte. Il n’y a pas que Dickens qui ait un jour anniversaire. C’était le mien, et le facteur m’apportait un cadeau d’une amie documentaliste. Tout en écoutant les ultimes arguments de mon interlocutrice, j’ouvris l’enveloppe matelassée et j’en sortis Great Expectations.
Happy birthday ! Je pense que l’apparition de Charles m’ordonnant d’une voix d’outre-tombe : « Just do it ! » ne m’aurait pas fait plus d’effet. J’ai donc adapté De grandes espérances (1) à la demande de son auteur, et encouragée par cette petite fille qui, le croisant un jour, lui avait déclaré :
– Oh, monsieur Dickens, j’aime tant vos romans ! Bien sûr, je saute les passages ennuyeux, pas les passages ennuyeux courts. Mais les longs !
Soyons honnête, j’ai aussi sauté les passages ennuyeux courts… pour ne laisser entre les mains de mes jeunes lecteurs que l’histoire, les personnages, les émotions, et le plaisir de lire Dickens.

(1) Parution à l’automne 2012 (l’école des loisirs) avec aquarelles de Philippe Dumas.


Alors quel Dickens lirez-vous en cette année bicentenaire?

dimanche 12 février 2012

LM beaucoup cette photo


On y voit Barack Obama saluer la magnifique poétesse américaine Maya Angelou, immense figure de la cause noire, en Amérique comme en Afrique. Il lui remet la Médaille présidentielle de la paix.

On se souviendra que, du temps où le président américain nous informait de ses lectures, elle y figurait en bonne place. Comme il avait raison!
Maya Angelou aura 84 ans le 4 avril. Elle continue à parcourir le monde pour monter sur scène, lire, parler et chanter.

Pour la découvrir, mieux la connaître et illico l'aimer, on plongera dans les deux fantastiques tomes de son autobiographie.
"Je sais pourquoi chante l’oiseau en cage" et "Tant que je serai noire"  ont été traduits en français en 2008 par les éditions Les Allusifs. 
Le Livre de poche les a publiés l'année suivante.
Aucune excuse donc.
Et vous me remercierez.



 




jeudi 9 février 2012

LA pprend qu'il y a de la demande

Voici donc l'entretien que j'ai réalisé avec David Grossman, avant la rencontre qui a eu lieu à Flagey (Bruxelles) le mardi 7 février, à laquelle étaient présentes plus de 450 personnes.
Son dernier roman en date, "Une femme fuyant l'annonce" (Seuil) est de toute beauté.
Le genre de lecture qui vous rend différent, meilleur même.
Un prix Médicis étranger largement mérité.









 David Grossman
"Je suis
un pickpocket 
de visages"

C'est en 2003 que David Grossman a entamé l'écriture de ce qui sera "Une femme fuyant l'annonce" (Seuil), roman où une mère part en randonnée de crainte qu'on vienne lui annoncer la mort de son fils militaire. Soit bien avant la mort de son propre fils, Uri, tué avec d'autres soldats le 12 août 2006, à la toute fin de la guerre du Liban. Après une semaine de deuil, l'écrivain israélien s'est remis à écrire. Il nous donne un roman magnifique, dans lequel résonne l'écho de la réalité. Prix Médicis étranger 2011, livre préféré de l'année pour "Lire" et "Les livres du Soir", cet épais ouvrage conjure la perte et célèbre l'amour.

Vous parlez anglais et hébreu, quand utilisez-vous chacune de ces langues ?

Je préfère parler hébreu, c'est ma langue naturelle, celle dans laquelle je suis le plus à l'aise. Mais peu de gens la parlent, alors je parle anglais avec eux. En Israël, je parle de tout en hébreu, de la politique, de la littérature, de la vie. C'est une langue très ancienne et qui, soudainement, est nouvelle. Mais elle n'a pas été parlée pendant 1800 ans. Parfois nous disons des choses très modernes, et ces choses font écho à ce qui se trouve dans la Bible.

Vous êtes journaliste et écrivain de romans et d'essais. L'un et l'autre sont-ils liés ?

Bien sûr, c'est une seule personne qui écrit. Je préfère parler de fiction. J'aime imaginer, inventer. A mon avis, la fiction est plus appropriée que le reportage pour rendre compte de la réalité. Quand j'en écris, je peux ajouter plus de nuances aux scènes. Je m'autorise davantage de contradictions dans les situations. Mais même quand j'écris des articles et des essais, je reste un écrivain de fiction parce que je suis plus intéressé par la complexité des choses que par leur conclusion. Peut-être que la fiction est-elle plus intime. Je n'écris pas pour quelqu'un mais pour moi-même ; quand j'écris un article, je l'adresse à un public déterminé, je le rends plus compréhensible.

La presse parle des gens, la littérature des individus, selon vous.

C'est dans la nature des mass media d'écrire pour les masses, même le nom le dit. Mais les médias orientent les gens à être des masses tandis que la littérature s'adresse aux individus. Si plusieurs personnes d'un même groupe social lisent un article, elles lisent toutes la même chose. Mais si cent personnes lisent le même livre, il y a cent lectures différentes.

Vos livres sont traduits en différentes langues. Certains le sont en arabe. Quelle impression cela vous fait-il ?

Oui, certains de mes livres sont traduits en arabe, Le livre de la grammaire intérieure, Le sourire de l'agneau, Le vent jaune… Des pourparlers sont en cours pour Une femme fuyant l'annonce. Dans les pays arabes, on ne veut pas trop savoir qui est Israël. Mais c'est pareil chez nous, il n'y a que peu de livres arabes traduits en hébreu. Quand deux pays sont en guerre, ils préfèrent croire en leurs stéréotypes plutôt qu'aller à la rencontre des êtres humains. Par contre, ce qui est nouveau c'est que mon dernier roman a eu une critique très élogieuse dans "Al Hayat", un journal arabe de Londres. L'article disait que le livre parle d'amour, pour deux hommes, pour un fils, pour un frère, et pour un pays. Pour la première fois, un article semblait comprendre pourquoi ce pays, Israël, est important pour nous. C'est là que nous avons nos origines, c'est là que notre langue est née… tant que les Arabes n'accepteront pas cela, il n'y aura pas de paix.

Vous semblez très sensible à la notion de frontière.

En tant qu'Israéliens, nous n'avons toujours pas de frontières fixes. Tous les dix ans, elles changent. Vous ne pouvez pas avoir votre place sur terre si vous ne savez pas où sont les frontières. J'étais si heureux de traverser la frontière entre la Belgique et la Hollande en le sachant seulement par le changement d'opérateur sur mon téléphone portable. Je pense que la frontière entre Israël et Palestine est nécessaire, le temps que se cristallisent les identités. Mais j'espère qu'à terme nous n'en aurons plus besoin. Pour le moment, nous sommes sur une mauvaise route. Je ne veux pas de ce mur. Je veux des frontières claires mais avec de nombreuses portes de passage. Pour devenir des gens normaux comme partout dans le monde. C'est la tragédie des Juifs depuis le début d'être un peuple sans frontières établies.

L'écrivain a-t-il un rôle à jouer dans la société ?

L'écrivain est obligé d'écrire des bonnes histoires. Si c'est son inclination naturelle, elles peuvent aider. L'art d'écrire est de prendre différents points de vue. Par exemple, si quelqu'un est marié, a un chat ou un chien, ou même des poules ou des tortues, je pourrais écrire du point de vue du mari, du chat, du chien, ou même de celui de la poule ou de la tortue. C'est ce que l'écrivain peut faire, donner le point de vue palestinien et aussi l'israélien. Par ailleurs, l'écrivain doit insister sur la précision de la langue, ne pas autoriser le gouvernement ou l'armée à manipuler le langage.

Est-il important de raconter des histoires en temps de guerre ?

Dans tous mes souvenirs, il y a la guerre. Raconter des histoires est essentiel dans ma vie. L'imagination est la libération. Elle empêche la paralysie, elle empêche d'être une victime. Si on peut raconter une histoire, on n'est pas une victime. Parfois la seule liberté est de raconter son histoire avec ses propres mots.

Que signifie le nom d'Ora, la "femme fuyant l'annonce" ?

J'aime ce nom qui signifie lumière et aussi halo. Je peux attendre un an ou deux avant de trouver un nom qui convienne à un personnage. Quand j'écris, je cherche d'abord les particularités physiques d'un personnage, sa voix, ses yeux, son look, etc. J'ai besoin de le sentir. Puis je vais à l'intérieur, du côté du mental. Puis je trouve le nom. Je suis fasciné par les visages. Je suis un pickpocket des visages. J'aime aller à l'étranger, où personne ne me reconnaît, uniquement pour regarder les visages des gens qui passent.

Vous faites très souvent référence à la nature dans ce roman ; c'est important pour vous ?

Le livre raconte une randonnée de mille kilomètres. Je l'ai faite moi-même mais après avoir terminé l'écriture. J'ai été si heureux d'être dans la nature, surtout en Galilée. La traduction qui est sortie en mandarin à Taiwan comporte même une carte du chemin parcouru. De nombreuses personnes effectuent maintenant cette randonnée. Dans la nature, on est plus ouvert à ce qui nous arrive. J'ai eu de belles rencontres avec les gens, en marchant là, sans suspicion, avec des visages qui sourient immédiatement. Les gens rencontrés ainsi sur la route forment une communauté immédiate que rassemble l'acte de marcher. Je pense que c'est un effet de la nature.

"Quand nous écrivons", dites-vous, "le monde n'a plus prise sur nous. Il ne se rétrécit pas de jour en jour. Quelle chance!"

Quand j'écris, même sur les choses les plus difficiles ou les plus tristes, je ne suis pas victime des situations. J'ai le pouvoir de parler de mes sentiments personnels. C'est une grande paix et une grande chance.