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vendredi 17 novembre 2017

Feu vert pour ces albums tout verts

Spleen devant la fenêtre: rester ou partir? (c) l'école des loisirs/Pastel.

Thomas Lavachery, le créateur de Bjorn, un Morphir (voir plus bas), s'est inspiré de son histoire familiale pour réaliser le très bel album "Ma famille verte" (mis en couleur par Denis Roussel, l'école des loisirs/Pastel, 56 pages). Plus précisément d'une phrase que sa mère lui a dite quand il avait quinze ans à propos de sa petite sœur adoptive, Mee-Kyong, venue de Corée à l'âge de cinq ans: "Tu sais, quand Mee-Kyong est arrivée à  Bruxelles, ça a dû être comme d'arriver sur Mars."

Cette phrase lui a permis de mieux comprendre le dépaysement que connaît un enfant adopté en arrivant en Belgique. Même s'il le savait, il ne le réalisait pas vraiment. "La langue, l'apparence des gens (nous sommes plutôt grands et clairs dans la famille), les odeurs, la nourriture, les maisons, les jouets... tout était radicalement autre pour ma petite sœur", explique-t-il.

Né de la phrase maternelle et écrit à la première personne et au présent, l'album "Ma famille verte" met tendrement en scène une petite terrienne originaire du Birnam qui est adoptée par une famille extraterrestre. "Comme je n'ai plus de parents, je vais en recevoir d'autres. Je vais être adoptée", lit-on. Sur la planète où elle va vivre, les gens sont très grands (tiens, tiens) et ils ont quatre bras. Tout y est vert.

On suit d'étape en étape l'arrivée de la petite dans sa nouvelle famille, un papa, une maman, un grand frère. Elle reçoit un nouveau nom, Gugule Guduk et découvre un nouveau mode de vie, langue, habitat, nourriture, école... Si un des problèmes de Gugule est qu'elle est très différente physiquement, elle est une Terrienne, elle va finir par se laisser apprivoiser. Elle va se lancer dans une vie en vert avec des gens en vert dont un semble particulièrement l'apprécier. Sans oublier toutefois qu'elle vient de la Terre.

Le parti pris d'un texte court sur fond blanc en page de gauche et d'une image surtout à bords perdus en page de droite, à l'exception d'une double page, fonctionne très bien et laisse de la place au lecteur. L'histoire est charmante, vibrante par le vécu qu'elle reflète sans sensiblerie, drôle dans la manière dont elle rapporte le quotidien, tendre quand elle évoque les sentiments. Jusqu'à la fin pleine d'humour, elle incite à la confiance en soi. Quel épatant album sur l'adoption sans doute, mais quel épatant album tout court, sincère, surtout! Bravo Thomas.

L'arrivée dans un nouvel univers. (c) l'école des loisirs/Pastel.



A noter que Thomas Lavachery est présent sur trois tables en librairie cet automne.
Avec "Ma famille verte" bien entendu.
Avec le court roman illustré "Tor et les garnements" (Mouche de l'école des loisirs), troisième épisode des aventures de son autre héros nordique, qui vit vers 1930 dans une Scandinavie imaginaire.
Il achève sa saga romanesque viking (lire ici) avec le huitième et dernier volume "Bjorn aux armées III La reconquête" (l'école des loisirs). Il avait créé le personnage de Bjorn, un Morphir, en 2002 pour son fils aîné. Le premier livre de la série, "Bjorn le Morphir"  fut publié en 2004. A noter que l'écrivain a eu l'occasion de revoir tous les textes précédents de sa gigantesque histoire. Tous les volumes ressortent en format de poche.
Bjorn le Morphir. (c) Thomas Lavachery.



Pour se remettre des émotions que fait naître "Ma famille verte", deux albums pour rire vert.


Monsieur Pistache, arrêtez!
Julien Baer
Magali Le Huche
Gallimard Jeunesse
32 pages

L'histoire rocambolesque d'un mini Monsieur Pistache qui s'échappe un jour d'un bol d'apéritif et enchaîne les catastrophes les plus invraisemblables les unes que les autres dans Paris. Il déboulonne la tour Eiffel, arrête le cours de la Seine, fait sauter le réseau électrique et autres choses farfelues.

Un livre d'énormes bêtises servi par un trait minimal extrêmement narratif. Pour les plus jeunes.

L'album peut être feuilleté ici.

Monsieur Pistache découvre Paris. (c) Gallimard Jeunesse.


Menace verte
Aaron Reynolds
Peter Brown 
traduit et adapté de l'américain par Gaël Renan
Le Genévrier
Collection "Est-Ouest"
48 pages

Cette fois, Jasper le Lapin déjà vu dans "Menace orange" (même éditeur) a besoin de nouvelles culottes. Ce mercredi-là, sa mère l'emmène dans un grand magasin où elle prend trois paquets de caleçons "Tout Blanc". Mais au moment où ils se dirigent vers les caisses, Jasper remarque des "culottes d'enfer". Toutes vertes! Après discussion avec sa maman, le petit lapin en obtient une.

Jasper est tout content. Il ne sait pas encore de quelles menaces est capable sa culotte verte! Un album pour rire et frémir, en noir et vert fluo, plein de péripéties et de suspense, qui montre d'un humour volontairement appuyé comment un petit lapin devient grand.


Première rencontre entre Jasper et ses culottes vertes. (c) Le genévrier.



Encore un grand bain de vert ici et un classique de la littérature jeunesse en vert ici.








jeudi 16 novembre 2017

Houba houba pour les Petits Marsus!

"Le nouveau nid des Petits Marsus". (c) Benjamin Chaud.

Reprendre un personnage de bande dessinée adorable et adoré est un redoutable défi. Il y a les opposants absolus, ceux qui vous attendent au tournant, prêts à monter aux barricades du sacro-saint maître inégalable. Alors chapeau bas à Benjamin Chaud qui revisite superbement le Marsupilami et sa famille, créés par Franquin, dans une nouvelle série, les "Petits Marsus".

On y retrouve avec plaisir l'esprit initial, joie de vivre, bonne humeur, farces, aventures du quotidien, le tout joyeusement dessiné. Benjamin Chaud emboîte le pas à Franquin, mais à sa mode personnelle. On reconnaît immédiatement son graphisme foisonnant. Il a su se glisser dans l'ambiance née hier, même avant-hier pour certains, se l'approprier. Il la prolonge tout en la rendant reconnaissable. L'auteur-illustrateur français passe de la bande dessinée de Franquin à sa forme à lui, celle de l'album jeunesse. C'est à peine si on le remarque tant tout sonne juste. L'amateur de décors exubérants donne en plus l'impression de s'être bien amusé en créant les décors de luxuriante forêt tropicale où vivent les Petits Marsus. Il faut dire qu'il s'était déjà longuement entraîné dans le potager de Pomelo, son petit éléphant rose (Albin Michel Jeunesse, lire ici). Il était le candidat idéal pour reprendre le Marsupilami et remplit drôlement sa mission.

Deux albums sont déjà parus, sur les quatre prévus, excellents tous les deux, plutôt pour les jeunes enfants, quatre, cinq ans, mais les plus grands (et même les adultes) s'en régaleront aussi.


"Le nouveau nid des Petits Marsus" de Benjamin Chaud (Little Urban, 32 pages) fait référence dès la couverture au célèbre "Nid des Marsupilamis" de Franquin (Dupuis, 1960), le douzième tome de la série.

Tout commence quand une tempête réduit en miettes le confortable nid que les Marsupilamis, père, mère et les trois petits, s'étaient construits. "Houbalala." Le calme revenu, il s'agit pour eux de se trouver un nouveau nid. Mais dans la forêt où ils arrivent, rien n'est simple car chaque lieu qui les tente semble déjà appartenir à quelqu'un.

Cette quête d'un nouveau logement donne lieu à des scènes exquises où Benjamin Chaud peut laisser libre cours à son imagination, aussi bien dans les textes bourrés de surprises que dans les illustrations, expressives et régalantes. Des aventures pleines de rebondissements qui se termineront au mieux dans un lieu particulier de la jungle.

Où trouver à se loger? (c) Little Urban.

Sauvetage collectif. (c) Little Urban.


"L'école des Petits Marsus" de Benjamin Chaud (Little Urban, 32 pages) confronte les lecteurs et les Petits Marsus à une situation bien connue: se lever tôt, se laver, petit-déjeuner et se mettre en route pour aller à l'école. Sauf que dans la jungle où habitent les héros, le chemin de l'école est plein d'aventures incroyables, même s'il souffre aussi d'embouteillages. Rêve et réalité vont bras dessus dessous dans cette exquise jungle.

L'album se poursuit avec le détail de la journée d'école. Pas piquée des termites... Il se termine sur le retour à la maison et l'histoire du soir. Entre-temps, on aura savouré cet univers enchanteur et repéré les techniques des parents Marsus pour prendre soin de leurs petits.

C'est le matin. (c) Little Urban.

Un petit coup d'eau. (c) Little Urban.

Petit-déjeuner. (c) Little Urban.

La sieste à l'école. (c) Little Urban.


L'éditeur raconte qu'à l'idée de revisiter le Marsupilami, Benjamin Chaud s'est montré particulièrement emballé. Il aurait même dit: "C'est un houba de plaisir!"

Chaud lui-même dit ceci:

"Illustrer les Petits Marsupilamis après Franquin, c'est forcément très impressionnant, car Franquin, c'est un immense génie du dessin. En plus, il était drôle et généreux. Mais son univers est tellement beau et riche que c'est aussi très exaltant.
J'ai beaucoup de souvenirs de lecture, surtout de moi riant à gorge déployée, devant Gaston (qui me fait toujours rire) ou plus tard en lisant "Les idées noires", mais comme tout le monde, je me suis plongé tout petit dans la jungle de Palombie avec les Marsupilamis. J'ai préféré ne pas revoir les albums, travailler d'après mes souvenirs pour ne pas copier et pouvoir y apporter ma petite touche. J'ai essayé aussi de traiter de sujets personnels et contemporains qui me touchent et qui, j'espère, pourront parler aussi bien aux enfants qu'à leurs parents."


Houba, houba, hop, vite, les tomes suivants!


(c) Benjamin Chaud.





mercredi 15 novembre 2017

Un peu moins de sel dans la vie avec la disparition de Françoise Héritier

Françoise Héritier en 2013.

Anthropologue, ethnologue et féministe française, Françoise Héritier est décédée ce 15 novembre à Paris, le jour de son anniversaire, à l'âge de 84 ans. Elle était née le 15 novembre 1933 à Veauche dans la Loire. Elève de Claude Lévi-Strauss dans les années 50 - elle lui a succédé au Collège de France de 1981 à 1998 -, elle était connue pour ses écrits sur la domination masculine. Elle avait notamment publié "Masculin/Féminin" et "Le Sel de la vie".

Elle venait de publier un livre de souvenirs, entre amour des mots et goût de vivre, "Au gré des jours" (Editions Odile Jacob, 151 pages), qui peut être feuilleté en ligne ici. Elle s'en explique ainsi:
"Je me souviens de moments forts ou décisifs. Je me suis formée émotionnellement et affectivement de bric et de broc. Quelque chose s'est passé dans mon enfance qui m'a donné une forme de solidité.
Je me souviens de conversations à bâtons rompus, pleines de vivacité, de renversements, de tête-à-queue, de retours en arrière, de mots d'esprit, de fous rires, de mines offusquées… avec une amie. Ce sont des moments de grâce et de vérité.
Je ne recherche rien tant que cette amitié-là, simplement parce que c'est nous et qu'on s'aime."

Elle venait de recevoir le prix Femina pour l'ensemble de son œuvre (lire ici).

Drôle, savante, engagée dans de multiples luttes de société, féministe, essayiste et poète, Françoise Héritier laisse une place vide immense, à la fois dans la communauté scientifique et dans la société tout court. J'avais eu l'occasion de présenter deux de ses derniers livres en décembre 2013, entre d'autres auteurs (voir ici). Pour plus de facilité, je republie la partie qui la concerne.



Dédié à quelqu'un "avec qui causer était un art délicieux", le nouvel ouvrage de Françoise Héritier"Le goût des mots" (Odile Jacob, 112 pages, 2013), poursuit l'exploration intime du bonheur de l'existence.  Chacun peut, dit-elle, trouver la richesse de son univers intime à partir de quelques mots.

Ce livre est la suite du précédent, "Le Sel de la vie" (Odile Jacob, 92 pages, 2012). À nouveau une "fantaisie". Sur la "parlure" cette fois, équivalent oral de l'écriture, comme le dit joliment Françoise Héritier. Soit tenter de se rappeler comment, enfant, on a découvert les mots du langage parlé.

"Je suis entourée de mots dans une forêt bruissante où chacun se démène pour attirer l'attention et prendre le dessus, retenir, intriguer, subjuguer, et chacun aspire  ces échappées belles", écrit-elle.

Pour analyser cette faculté créatrice de sens d'après les sons et ensuite son formatage, l'auteure part de sa propre expérience. Elle a défini deux registres, selon les deux sens du mot: "volume où on liste des données à enregistrer" et "orientation, tonalité qu'on donne". Dans le premier, elle place le goût pour les mots, répartis en trois catégories: ceux "dont la sonorité colle à la chose", ceux de la sidération, de l'étrangeté, qui ne collent pas à la chose, et ceux qui prennent "pour elle un autre sens que celui qu'ils ont ordinairement". Dans le deuxième registre, elle dépose les "lieux communs dont nous nous servons sans y prendre garde". A ses yeux, "des raccourcis fulgurants, efficaces, nécessaires". Elle donne divers exemples avant d'établir une liste des mots abstraits adéquats qu'ils remplacent. Et de chercher la raison de ces échanges.

"Je me suis plue à mener cette enquête sur les raisons du goût que j'ai pour les mots", poursuit-elle encore, "goût qui est, je crois, partagé par le plus grand nombre." Espérons...

Françoise Héritier conclut alors cet ouvrage plein de surprises par de courtes histoires, constituées d'expressions toutes faites porteuses d'émotions dont elle présente les listes.

"On ne sort pas du jeu", conclut-elle. "On l'alimente, comme le feu."

Le début du livre "Le goût des mots" peut être lu ici.


"Le Sel de la vie", le précédent de Françoise Héritier, était déjà présenté comme une "fantaisie". C'est un petit livre précieux, une méditation épicurienne, une invitation à cueillir la vie. Né parce qu'elle avait reçu une carte postale d’un professeur apprécié. Il lui écrivait: "Une semaine “volée” de vacances en Ecosse". L’usage du mot "voler" fait bondir la sociologue. Comment pouvait écrire cela un médecin qui consacrait toute sa vie à ses patients, dont elle? "Qui vole quoi?", écrit-elle avant de pousser plus loin sa réflexion.

Elle lui répond: "Vous escamotez chaque jour ce qui fait le sel de la vie. Et quel bénéfice, sinon la culpabilité de ne jamais en faire assez?" Puis, Françoise Héritier se demande ce qui fait le sel de sa vie à elle. Elle liste, déjà, elle énumère.

Ce texte deviendra le livre "Le Sel de la vie", long poème en prose en hommage à la vie. Ses écrits vont du 13 août au 10 octobre 2011 et se clôturent par une invitation à "tourner la page".

Toute sa vie y passe, depuis sa naissance avant la Seconde Guerre mondiale, ses souvenirs, ses rencontres, ses bonheurs, la maladie. Peu de tracas au final, estime-t-elle. On suit avec plaisir ces lignes sensuelles et légères, invitant chacun à se rendre compte de ce qui fait le sel de sa vie à lui.

Le début du livre "Le Sel de la vie" peut être lu ici.






mardi 14 novembre 2017

Les prophéties de Chantal Montellier

Chantal Montellier.


Fières qu'elles sont les éditions des Impressions nouvelles.

Et à raison. Le livre de bande dessinée "Shelter Market" de Chantal Montellier  (Les Impressions nouvelles, 104 pages) qu'elles viennent de publier fait partie de la première sélection de quinze titres retenus en vue du Grand prix de la Critique ACBD 2018.
Le 25 novembre sera établie une seconde sélection de cinq titres seulement qui sera alors soumise aux votes des membres de l'ACBD.
Verdict à l'issue de ces votes.

Les quinze titres sélectionnés.


Chantal Montellier campe l'atmosphère. (c) Les Impressions nouvelles.

Les plus anciens et les spécialistes de bande dessinée s'en rappellent sûrement. Chantal Montellier a publié un album intitulé simplement "Shelter" en 1980 aux Humanoïdes Associés. Il était alors considéré comme l'album le plus parano publié à  cette époque. En même temps, force est de constater qu'il a été terriblement prophétique. Il proposait une fable où la société de consommation envahissait tout, restreignait les libertés, appelait au crime...

Trente-sept ans plus tard, Chantal Montellier en publie une nouvelle version, "Shelter Market" qui, en postface, retrace la création de "Shelter". Elle s'en explique ici.
"Pourquoi cette version très amplifiée et entièrement redessinée de "Shelter", album paru aux Humanoïdes Associés au début des années 80? Parce que, relisant cette histoire, je l'ai trouvée plus actuelle que jamais. J'ai cependant regretté le dessin maladroit et schématique (j'étais une dessinatrice encore novice), le côté trop elliptique de certaines scènes, et des lourdeurs dans les dialogues. J'ai donc eu envie de donner une seconde chance à cette œuvre, qui ne me semblait pas suffisamment aboutie. Trente pages de plus, une nouvelle fin, une mise en couleur, un nouveau lettrage, des dessins que je crois bien meilleurs, font de cet album beaucoup plus qu'une nouvelle édition: une véritable re-création."

Dans "Shelter Market", Paris est en permanence en état d'urgence et de couvre-feu. Les extrémismes sont en pleine ascension. Ce soir-là, Thérésa et Jean s'apprêtent à sortir pour rejoindre des amis. Ce couple de la classe moyenne supérieure doit toutefois s'arrêter au centre commercial souterrain, le Shelter Market, pour acheter un cadeau. Un lieu où l'obligation d'être heureux se concrétise partout par un clown, clone de celui d'un fabricant de hamburgers. A peine sont-ils entrés que des sirènes retentissent. On leur annonce un bombardement nucléaire. Tous les clients sont enfermés. Le plan de survie est enclenché, des vigiles apparaissent partout.

Deux planches en vis-à-vis dans l'album (pages 12 et 13).

L'heure de fermeture approche. (c) Les Impressions nouvelles.


La sirène d'alerte retentit. (c) Les Impressions nouvelles.

L'album s'avère glaçant par la situation qu'il décrit, une situation qui pourrait arriver partout. La clientèle est désormais captive, l'autorité totalitaire. Que faire? Comment réagir? Thérésa, Jean et quelques autres finiront par résister. Une fois qu'ils seront parvenus à s'interroger et à tirer les conséquences.

"Shelter Market" est évidemment pessimiste. Mais voilà une bande dessinée plus que d'actualité par les temps qui courent, quand on voit les libertés rétrécir partout et les états policiers, gages prétendus de survie, s'installer. Le vocabulaire a changé. Pensez au mot "guerre" qui revient trop souvent sans qu'il soit étayé par la réalité. La peur s'installe. L'esprit a-t-il alors son pouvoir d'analyse? Chantal Montellier nous balance ses noirs propos, espérons non prophétiques, en des images très dynamiques et pleines de couleurs…  Un conseil toutefois, ayez de bons yeux ou de très bonnes lunettes car le texte est souvent écrit très petit.

Pour feuilleter en ligne "Shelter market", c'est ici.


A noter que "Le joueur d'échecs" de David Sala (Casterman) est également retenu dans la liste de l'ACBD (lire ici).

lundi 13 novembre 2017

Cent merveilleuses audacieuses

En pleine campagne de dénonciation par les femmes des violences et des excès masculins à leur enconrre surgit bien à propos le beau livre de Nathalie Kaufmann-Khelifa, intitulé "Elles ont osé! 100 femmes d'exception à travers l'histoire" (Glénat, 240 pages). Couverture rose fuchsia, bien illustré, mais surtout cette phrase bienfaisante, "Elle a osé", qui sera répétée de page en page. Parfois l'édition et l'actualité se rencontrent. Tant mieux.

Le texte d'introduction. (c) Glénat.

L'ouvrage répond à l'appellation "beau livre" mais il est plus que cela: une formidable galerie féminine, fort agréablement mise en avant par les images et les textes. On connaît bien entendu certaines de ces femmes, celles qui sont déjà entrées dans l'Histoire, des lauréates du Nobel par exemple (à noter que 48 femmes l'ont reçu sur 892 remises du prix) et il n'est pas question de les oublier. On en découvre toutefois plein d'autres, d'hier et d'aujourd'hui, regroupées en six chapitres, allant du "Temps de l'émergence" au "Temps de l'espérance".

Le sommaire. (c) Glénat.

"Il est largement temps", écrit Nathalie Kaufmann-Khelifa dans son texte d'introduction, "que ces femmes qui ont changé le monde par leur intelligence et leur génie, mais surtout par leur audace, apparaissent au grand jour. Aucun domaine ne leur a échappé, toutes ont osé pour la première fois s'imposer dans un monde masculin, transgressant l'ordre établi et posant les bases de nouveaux rapports entre les hommes et les femmes."

Et de nous camper les portraits de cent audacieuses. Chaque fois sont présentés le nom, l'époque et la raison de l'audace. Celle-ci est ensuite détaillée dans un portrait agréablement écrit, tout en élégance et vivacité. Quelques exemples, pris au hasard des pages. Pour Lucy, "ELLE A OSÉ être le premier homme connu à ce jour", pour Jeanne Mance, "ELLE A OSÉ fonder Montréal", pour Victoria Woodhull, "ELLE A OSÉ se présenter à la Maison-Blanche", pour Sarah Bernhardt, "ELLE A OSÉ être un monstre sacré", pour Annette Kellerman, "ELLE A OSÉ le maillot de bain une pièce", pour Suzanne Valadon, "ELLE A OSÉ peindre un homme nu", pour Valentina Terechkova, "ELLE A OSÉ aller dans l'espace", pour Waris Dirie, "ELLE A OSÉ parler de l'excision", pour Elena Ferrante, "ELLE A OSÉ l'anonymat".

Pour chacune des femmes est contée son histoire, agrémentée de quelques anecdotes. Ainsi Lucy est aussi appelée Dinknesh ce qui signifie en langue éthiopienne "Tu es merveilleuse". Toutes, elles ont lutté contre les injustices et les discriminations envers elles, chacune dans son milieu, à sa façon. Le livre montre qu'il n'y a pas de petit ou de grand sujet. Toutes ont participé à l'évolution de la société mais qui s'en souvient? Les passionnants portraits, sur une, deux ou trois pages, de Nathalie Kauffmann-Khelif leur rendent justice.

Et l'auteure rappelle cette phrase de Simone de Beauvoir, toujours d'actualité: "N'oubliez jamais qu'il suffira d'une crise politique, économique ou religieuse pour que les droits des femmes soient remis en question. Ces droits ne sont jamais acquis. Vous devez rester vigilantes votre vie durant."


Quelques vues du livre, trop grand pour entrer dans mon mini-scanner.

Peseshet, première femme médecin. (c) Glénat.
Cixi, dernière impératrice de Chine. (c) Glénat.
Ella Fitzgerald. (c) Glénat.
Agatha Christie. (c) Glénat.



Personnellement, j'aurais bien aimé voir y figurer aussi les noms de

Beatrix Potter (1866-1943), la créatrice de "Pierre Lapin" qui bouscula un univers masculin par son désir d'être une naturaliste reconnue et une écrivaine.

Jella Lepman, journaliste allemande d'origine juive (1891-1970) qui créa l'IBBY (International Board on Books for Young people) en 1953 parce qu'elle pensait que les livres devaient créer des ponts entre les nations.

Toni Morrison (1931), romancière, professeure de littérature et éditrice américaine qui a été lauréate du Prix Pulitzer en 1988, et, surtout, en 1993, la huitième femme et le seul auteur afro-améicain à avoir reçu le prix Nobel de littérature.



"Femmes d'exception" est aussi le nom d'un programme de la BBC qui, chaque année, nomme 100 femmes influentes et inspirantes dans le monde et les fait découvrir à travers différentes productions journalistiques (ici).





samedi 11 novembre 2017

Un nouveau Pullman? Revisons les précédents

Philip Pullman. (c) BBC.


La nouvelle agite depuis le printemps la planète littérature de jeunesse. Et à raison. Vingt-deux ans après la publication en anglais du premier tome de la trilogie "A la Croisée des Mondes", soit en 1995, Philip Pullman revient avec le premier livre d'une nouvelle saga, "La Trilogie de la Poussière" ("The Book of Dust"). "La Belle Sauvage" (traduit de l'anglais par Jean Esch, illustré par Chris Wormell, Gallimard, 544 pages) sera en librairie le 16 novembre.

Comme il l'avait promis à la parution du dernier tome d'"A la Croisée des Mondes", Philip Pullman revient au cœur de son univers. Il nous emmène là où tout a commencé, dix ans avant "Les Royaumes du Nord". "La Belle Sauvage" raconte la première année de la vie de Lyra. On y rencontrera, dans leur jeunesse, des personnages bien connus comme Lord Asriel et Mme Coulter, et on découvrira, au milieu d'une galerie de nouveaux personnages, deux magnifiques jeunes héros: Malcolm, 11 ans, et Alice, 15 ans.

A l'Auberge de la Truite, tenue par ses parents, Malcolm voit passer de nombreux visiteurs. Tous apportent leurs aventures et leur mystère dans ce lieu chaleureux. Certains sont étrangement intéressés par le bébé nommé Lyra et son dæmon Pantalaimon, gardés par les nonnes du prieuré tout proche. Qui est cette enfant? Pourquoi est-elle ici? Quels secrets, quelles menaces entourent son existence? Pour la sauver, Malcolm et Alice doivent s'enfuir avec elle. Dans une nature déchaînée, le fragile trio embarque à bord de La Belle Sauvage. Tandis que despotisme totalitaire et liberté de penser s'affrontent autour de la Poussière, une particule mystérieuse, deux jeunes héros malgré eux, liés par leur amour indéfectible pour la petite Lyra, vivent une aventure qui les changera pour toujours.

Pour lire le début de "La Belle Sauvage", c'est ici.


Avant de se lancer dans cette nouvelle trilogie, vérifions vite qu'on se souvient bien de la précédente, l'épatante saga en trois tomes "A la croisée des mondes" ("Northern Lights", 1995, "Les Royaumes du Nord", 1998, "The Subtle Knife", 1997, "La Tour des Anges", 2000, "The Amber Spyglass", 2000, "Le miroir d'ambre", 2001, tous traduits de l'anglais par Jean Esch, Gallimard).
Chacun des tomes ressort en version poche en Folio Junior et l'intégrale en belle édition.




J'avais eu le grand plaisir de rencontrer Philip Pullman à Paris en mars 2001, à l'occasion de la parution en français du troisième tome de sa formidable trilogie "A la croisée des mondes".

Voilà ce que j'avais écrit à l'époque.

Lyra, nouvelle Eve lyrique


Avec "A la croisée des mondes", Philip Pullman signe une trilogie ambitieuse et captivante 


Des barrières Nadar en plein Salon du livre parisien. Au stand Gallimard Jeunesse. Une émeute? Non. Un auteur? Oui. J.K.Rowling, créatrice de Harry Potter? Non. C'est un autre Britannique, Philip Pullman, 54 ans (NDLR alors), qui a traversé la Manche pour signer le dernier tome tout chaud de sa formidable trilogie intitulée "A la croisée des mondes". En quatre heures, il en a dédicacé trois bonnes centaines!

Cette grande fresque lyrique (1.300 pages), rigoureuse et fantaisiste, dynamique et originale, bouleversante aussi, connaît un beau succès en France: fin février, 160.000 exemplaires des deux premiers tomes avaient été vendus (55.000 en belle collection et 108.000 en poche).

Curieusement, la Belgique n'a pas encore fait la fête à l'épatante saga littéraire, enfin complète: 2.500 exemplaires du tome I écoulés, 2.200 du tome II, toutes éditions confondues. Les passeurs de livres la font-ils connaître chez nous? La sortie du dernier volume leur donne l'occasion de se rattraper. Car les heures passées à lire Lyra, préadolescente qui vit dans un autre monde, que l'on ait 12, 13 ans, un peu moins ou beaucoup plus, valent vraiment la peine.

L'épopée mêle habilement politique, religion et science en les traitant sur les modes de l'aventure, de l'heroic fantasy et de la science-fiction. Liant différentes intrigues, elle raconte le destin de Lyra Parle-d'Or, investie d'une mission fondamentale: donner un avenir plus libre et plus sage à l'humanité, la libérer du joug religieux. Lyra est une nouvelle Eve. Elle revisite l'idée du paradis perdu, du péché originel et de la chute qui en a résulté. Dans "Le Miroir d'Ambre", elle se rend, avec son compagnon Will apparu dans "La Tour des Anges", dans le monde des morts pour reconduire les défunts perdus à la lumière. La relation des enfants change. Ils s'aiment d'un premier amour. Une maturation qui va de pair avec leur parcours initiatique personnel: ils perdent leur innocence pour acquérir la sagesse.

Pullman encourage chacun à être acteur de sa vie et de son destin. Il stigmatise les obscurantismes religieux sans se soucier des ligues conservatrices. Mais sa trilogie n'est pas un traité philosophique. C'est avant tout une histoire passionnante qui met en place de multiples récits entrecroisés, qui aligne une géniale galerie de portraits, humains et autres (sorcières, anges, ours en armure, harpies, spectres, animaux étranges...). Sans négliger les questions fondamentales du bien, du mal, du pouvoir, du libre-arbitre...

Raconteur d'histoires prodigieux, Pullman séduit dès les premières lignes des "Royaumes du Nord": écriture de qualité, originalité de ton, propos intelligent et intrigue menée à un rythme d'enfer. Dans le monde de Lyra, proche du nôtre mais différent, les personnages ont des "dæmons" (prononcez démons), alter ego animaux dont ils sont inséparables. Les dæmons des enfants se métamorphosent sans cesse jusqu'à l'adolescence où ils acquièrent leur forme définitive. Pullman multiplie les objets surnaturels, comme le poignard subtil ou l'aléthiomètre, sorte de boussole qui répond aux questions de façon sibylline. Il invente des mots, déroutants, dont le sens se dégage du contexte: courant ambarique pour électrique par exemple. Enfin, il fait coexister des mondes parallèles qui communiquent entre eux par des fenêtres.

Philip Pullman offre, comme J.K.Rowling, de l'excellente lecture mais en plus de la vraie littérature.

Humaniste et raconteur d'histoires

ENTRETIEN
Vous considérez-vous comme un écrivain pour la jeunesse?
Je suis un raconteur d'histoires au sens romantique du terme. Comme un conteur sur un marché ancien. Je raconte mes histoires dans un coin, sans avoir d'écriteau disant "Interdit aux femmes", "Pour enfants seulement" ou "Pour adultes seulement". Tous ceux qui passent, enfants, adultes, vieilles personnes, chiens, chats, pigeons, peuvent s'arrêter et écouter.
Quel a été votre parcours?
J'ai été instituteur pendant douze ans: j'enseignais à des enfants de 11-12 ans. J'écrivais déjà des histoires et je les racontais en classe. Je me suis ainsi rendu compte que j'étais assez doué pour raconter des histoires. Pas celles qui font rire mais celles qui passionnent l'imaginaire des enfants.
Vous signez avec la trilogie une œuvre ambitieuse.
Je pense que les jeunes lisent facilement ces 1.300 pages, d'abord parce qu'ils ont envie de savoir la suite de l'histoire. Ensuite parce que, contrairement à beaucoup d'auteurs, je ne sous-estime pas l'intelligence de mon public. Mes lecteurs sont au moins aussi intelligents que moi, peut-être moins cultivés. Raison pour laquelle je leur explique des choses, mais en les considérant à mon niveau.
Y a-t-il un message que vous voulez faire passer dans vos livres?
Non, je raconte simplement une histoire. Si je le fais bien, le lecteur apprendra quelque chose. Les valeurs que je veux défendre sont le respect de l'autre, la confraternité, l'amour des gens, la curiosité et l'amour pour le monde physique.
Que pensez-vous de la lutte du bien contre le mal?
Mon livre ne parle pas de bonnes ou de mauvaises personnes, mais de bonnes ou de mauvaises actions, de choses qui ont des conséquences heureuses ou non. Très souvent, des lecteurs me demandent "Qui sont les bons, les méchants, qu'est-ce qui est bien ou mal dans vos livres?". Je ne suis pas là pour mettre des étiquettes. Il faut juger les gens sur leurs actes, dans le contexte, voir si ce qu'ils font apporte du bien ou pas. Voyez Serafina Pekkala, la sorcière, et ses sœurs: elles ont de bonnes actions alors que, dans l'imaginaire des gens, elles sont considérées comme mauvaises.
Le premier tome est sorti (en anglais) en 1995, le second en 1997, le troisième seulement en 2000. A-t-il été plus difficile à écrire?
Il a plus de pages et est le dernier de la trilogie. Je voulais y rattacher toutes les histoires développées dans les deux premiers tomes, sans en oublier, conserver l'unité de ton du récit, l'atmosphère des personnages entre eux et arriver à une conclusion.
Vous avez dit qu'il n'y aurait pas de quatrième tome.
Oui, l'histoire de Will et Lyra est finie. Mais... ces mondes regorgent de plein d'histoires que j'ai envie de découvrir. Je pense donc qu'il y aura d'autres livres dans ces mondes.
Vos thématiques principales sont fortes: le bien, le mal, la liberté...
Je m'intéresse beaucoup à l'être humain, au passage de l'enfance à l'âge adulte et surtout à l'acquisition de la sagesse. Le but ultime de la vie est d'arriver à la sagesse. Ce long apprentissage ne se fait pas comme ça. Il faut réfléchir, utiliser son intelligence, ne pas confondre innocence et sagesse. L'un est l'inverse de l'autre. Pour devenir sage, il faut se débarrasser de son innocence.
C'est quoi être sage?
Etre content de ce qu'on est, mais pas satisfait de ce qu'on a fait, avoir toujours envie de faire autre chose et mieux. En se méfiant de ne pas se donner de but impossible sous peine d'être malheureux. Samuel Beckett disait: "Essaie encore, échoue encore, mais échoue mieux cette fois-ci."
Etes-vous un humaniste qui a triomphé de la tyrannie du dogme religieux?
Je suppose que je suis un humaniste et un optimiste. Mais je suis aussi un réaliste, un pragmatique et... (silence) je ne sais pas. Tout ce que je sais faire, c'est raconter mes histoires. Si mes livres peuvent donner un exemple de façon de vivre, c'est bien. Selon Samuel Johnson, écrivain britannique du XVIIIe siècle, les livres n'ont qu'une fonction: rendre les gens heureux et les aider à supporter la vie. J'essaie de faire de même.


Les chiffres actuels de la trilogie "A la croisée des mondes".