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lundi 18 septembre 2017

Les "Repères" de Jochen Gerner, faut le faire!

Vasco de Gama, en couverture de "Repères". (c) Jochen Gerner.


Depuis avril 2014, "Le 1" décrypte chaque semaine un sujet d'actualité. Un seul, et pas que d'actualité française, avec des journalistes, des écrivains, des chercheurs et des artistes.
Particularité de l'hebdomadaire fondé par Eric Fottorino, Laurent Greilsamer, Henry Hermand et Nathalie Thiriez, il est publié sur une seule grande feuille de papier pliée en trois. Il paraît en France le mercredi, en Belgique le jeudi.

Dès le premier numéro, et dès même le numéro zéro, le dessinateur Jochen Gerner (presse, bande dessinée, expositions) a été associé à l'affaire. Il est en charge de la rubrique "Repères", série de données qu'il met lumineusement en images. Sur le principe de l'infographie mais avec de vrais dessins, faits à la main par un humain. De loin, on reconnaît son style synthétique et minimaliste, terriblement attractif. De passage à Bruxelles, il m'explique: "Faire les "Repères" pour le "1" me plaît beaucoup. Je travaille avec eux depuis le premier numéro, le numéro 0. Ils m'avaient contacté sur la suggestion d'Antoine Ricardou, le concepteur de l'identité visuelle et graphique du journal."

Aujourd'hui, les lecteurs du "1" et les autres ont de la chance. Les "Repères" de Jochen Gerner sortent en un épatant recueil qui en rassemble 117, présentés de façon chronologique (Casterman, 240 pages). L'épais ouvrage, en noir et blanc comme dans le journal, à l'exception des couvertures, est sous-titré "2.000 dessins pour comprendre le monde". J'ignore s'il y a  2.000 dessins mais je sais que ces "Repères" constituent une formidable documentation. Une mine d'informations. Un travail de titan alliant art et connaissances.

"Chaque semaine", précise Jochen Gerner, "la rédaction du "1" choisit le sujet du "Repères" et m'en fournit les textes. A moi de chercher la documentation et l'iconographie. Je trouve principalement ma documentation sur internet mais je la vérifie beaucoup. Il me faut trois ou quatre images pour avoir une idée de "Repères". Il doit y avoir du rythme entre les personnages et les éléments. J'adore utiliser les pictogrammes et les logos. Je fais une première esquisse que je soumets à la rédaction. Quand elle est validée, je passe à l'encrage. Cela me prend deux jours pleins en travaillant tard le soir, chaque semaine, en général en début de semaine. Maintenant, le mouvement est bien installé. J'ai aussi appris à faire des portraits, tout en restant toujours dans mon style. Il y a des sujets plus faciles pour moi comme l'art ou la géographie et puis d'autres qui sont plus ardus, comme l'économie ou la politique. Je veux à tout prix conserver mon style de dessin, créer un ping-pong entre les textes et les images. Des contraintes qui plaisent bien à l'OuBaPien (NDLR: OuBaPo, Ouvroir de bande dessinée potentielle, créé en 1992, sur le modèle de l'OuLiPo, Ouvroir de Littérature Potentielle) que je suis.

"Repères" propose les planches selon la chronologie où elles ont été publiées. On commence le 1er avril 2014 avec le projet proposé par le "1". On s'arrête le 10 mai 2017 avec "Un trentenaire à l'Elysée". Entre les deux, une multitude de sujets français et internationaux, liés à l'actualité ou davantage dans le domaine des idées. Les réfugiés, les drones, les droits civiques, les musulmans dans le monde, la gauche, Poutine, Trump, Merkel... Les planches sont complétées d'un bref texte, en haut à droite, contextualisant leur sujet. Les voir défiler rappelle les titres des journaux d'hier. Mais surtout, le format de la double page illustrée incite à plonger dans ces données utiles si bien présentées. Jochen Gerner sait y faire pour capter l'attention! Ses "Repères" concis tout en étant bourrés d'infos pourraient utilement remplacer Wikipédia. Sauf qu'on a beau chercher un index des sujets traités, il n'y en a pas. Et c'est vraiment dommage, parce que son absence empêche la consultation et la recherche. Une seule solution, tout lire.

Les curieux apprendront avec intérêt que les prochains sujets traités sont "Les suprémacistes blancs aux USA" dans le numéro du 20 septembre, et ensuite les dictionnaires.

Les amateurs de cuisine de dessinateur seront surpris d'apprendre que Jochen Gerner dessine ses "Repères" à l'horizontale, comme ce qui en est devenu le recueil, non par prémonition ou pour forcer le destin mais par confort de dessinateur et que le "1" les publie en format vertical!

Le dessin original de Jochen Gerner.


Sa publication dans le "1".

La double page du "Repères" tout juste paru. (c) Casterman.


samedi 16 septembre 2017

Une quasi septuagénaire à mieux respecter

Une couverture sobre, trois silhouettes qui se tiennent sur ce qui pourrait être notre Terre. Un petit format, mais épais. On comprend tout de suite pourquoi en tournant les pages: elles sont animées. Il y en a sept, doubles, frappantes par la force de leur contenu et leur mise en images. Quelques mots et une composition en volume pour illustrer des fondamentaux universels. Il s'agit de "La déclaration universelle des droits de l'homme" qu'illustre ici Jean-Marc Fiess (Albin Michel Jeunesse, collection "Trapèze", 9 doubles pages). La version simplifiée de la déclaration complète, accessible aux plus jeunes, complète l'astucieux pop-up. Dès 4 ans.

Impossible évidemment d'aborder les trente articles de la Déclaration dans ce projet jeunesse. Aussi Jean-Marc Fiess a-t-il préféré y puiser sept grands thèmes qu'il a symbolisés en autant d'images animées légendées chaque fois d'une phrase simple la résumant. Par contre, il reprend en deux doubles pages à la fin du livre la version simplifiée pour enfants, validée par l'ONU, des trente articles.

Première double page. (c) Albin Michel Jeunesse.

"Naître libres et égaux", lit-on et une silhouette humaine apparaît au cœur d'un parallélépipède en miroir. "Etre respectés et protégés et respectés" et la même silhouette marche entre des chaînes brisées. Les sept idées de scénographie sont formidables et redoutablement efficaces. L'auteur de l'album "9 mois", notamment (lire ici), s'est surpassé graphiquement pour créer un message fort et simple, accessible aux plus jeunes. Une belle économie de moyens, l'usage de trois couleurs, un bleu européen, un jaune solaire et le noir en complément du blanc des pages. Bravo et chapeau!

La dernière animation de papier. (c) Albin Michel Jeunesse.

Il est urgent de reparler des droits de l'homme. La Déclaration Universelle des droits de l'homme date de 1948. Quasi septuagénaire, elle est constamment bafouée de par le monde. Puisse-t-elle être mieux respectée.


D'autres versions illustrées

Ce n'est pas la première version illustrée de la "Déclaration universelle des droits de l'homme" qui paraît. Le texte ou sa déclinaison junior, la "Déclaration des droits de l'enfant" ont déjà souvent été à l'honneur. En général, à l'occasion de dates anniversaires, reconnaissons-le, et souvent chez le même éditeur.

En vrac, et parfois épuisés:

Le livre des droits de l'homme
préface de Robert Badinter
illustrations de Jacqueline Duhême
Gallimard jeunesse (plusieurs éditions)
2005
lire ici



Déclaration universelle
des droits de l'homme
images de William Wilson
Mango
2003


Nous naissons tous libres...
La déclaration universelle des droits de l'homme en images
adapté par Félix Cornec
Circonflexe/Amnesty International
2008





Tous les humains ont les mêmes droits
 La Déclaration universelle des droits de l'Homme de 1948 racontée aux enfants
Marie-Agnès Combesque
illustrations de Clotilde Perrin
Rue du Monde
72 pages
2008



Le grand livre des droits de l'enfant
Alain Serres
illustrations de Pef
Rue du Monde
1997 et 2008



Déclaration universelle des droits de l'homme
collectif d'illustrateurs
Editions du Chêne
2015





Déclaration universelle
des droits de l'homme
illustrations d'Eric Puybaret
Gautier-Languereau
48 pages
2008





La Déclaration des droits de l'enfant
Dix illustrateurs
Grasset
1989

Le chaperon voit rouge
Joanna Olech
illustrations de Edgar Bak
traduit et adapté du polonais
par Lydia Waleryszak
La joie de lire, 96 pages
2016
lire ici


Les droits de l'enfant
illustré par Charlotte Roederer
Gallimard Jeunesse
Mes premières découvertes
24 pages
2009


J'ai le droit d'être un enfant
AlainSerres
illustrations d'Aurélia Fronty
Rue du Monde
48 pages
2009

Le premier livre
de mes droits d'enfant
Alain Serres
illustrations de Pef
Rue du Monde
96 pages
2009

Vive la convention
des droits de l'enfant!
Claire Brisset
illustrations de Zaü
Rue du Monde
72 pages
2009









vendredi 15 septembre 2017

Hans Christian Andersen Literature Prize ou Hans Christian Andersen Award ou bien encore Premio Andersen?

Hans Christian Andersen en 1850.

Si vous entendez ou voyez l'appellation Prix Hans Christian Andersen, attention!, pas op!, achtung!, look out!, advarsel!, attenzione! Car il y en a trois, des prix littéraires de ce nom, complètement différents, mais que les commentateurs mélangent allègrement.

Encore ce matin, France Inter, suivant sans doute une publication du site Actualitté, mentionnait la remise du Prix Hans Christian Andersen à la romancière britannique AS Byatt. Pas de problème, sauf que s'y ajoutait sur les ondes un commentaire erroné, "considéré comme le Nobel de la littérature jeunesse".

Erreur, c'est un autre prix Andersen, le Hans Christian Andersen Award, décerné  par l'organisation internationale IBBY (International Board on Books for Young people), qui est considéré ainsi. Tous les deux ans depuis 1956 pour les auteurs, depuis 1966 pour les illustrateurs, le jury de l'association remet ses lauriers durant la Foire du livre pour enfants de Bologne qui se tient au printemps (lire ici). On parle souvent de Prix Andersen tout court.

Il est vrai que depuis la création en 2003 en Suède du Prix Astrid Lindgren (lire ici), annuel, allant à un auteur, un illustrateur ou une association œuvrant pour la lecture dans le monde entier,  l'appellation de "Nobel de la littérature jeunesse" tend à glisser vers celui-ci.


Récapitulons


1. Le Hans Christian Andersen Award est décerné tous les deux ans par l'IBBY à un auteur et à un illustrateur de littérature de jeunesse.



2. Le Hans Christian Andersen Literature Award comme celui qu'a reçu AS Byatt le 11 septembre dernier pour l'édition 2018, récompensé de 500.000 couronnes et d'une sculpture en bronze est un prix danois, non spécifiquement jeunesse, attribué à un auteur dont l'œuvre peut être considérée comme influencée par le conteur d'Odense. Ont déjà été récompensés: Haruki Murakami (2016), Salman Rushdie (2014),  Isabel Allende (2012),  JK Rowling (2010, année où le prix est devenu bisannuel), Paulo Coelho en ayant été le premier lauréat en 2007.



3. Le troisième prix Andersen est italien et concerne à nouveau la littérature de jeunesse. C'est le Premio Andersen, décerné à Gênes au début de l'été depuis 1982, et récompensant albums, romans, documentaires, BD, œuvres digitales, en dix-huit catégories, parus en italien ou traduits en italien.





jeudi 14 septembre 2017

Ruby, six ans, héroïne malgré elle

Norman Rockwell, "The Problem We All Live With" (1963).

Premiers jours à l'école blanche de Ruby en 1960. (c)  AP.
Avec ce tableau, peint en 1963, l'Américain Norman Rockwell a dénoncé à sa manière la ségrégation raciale alors encore en pleine vigueur dans son pays. Il faisait allusion à l'expérience de Ruby Bridges, six ans, qui fut une des premières enfants noires à entrer dans une école de Blancs en 1960. A quel prix! Escortée par des agents fédéraux pour la protéger de la folie raciste de la population, comme le rappellent les photos d'époque.


Une rencontre entre ce tableau célèbre, que Barack Obama demanda d'exposer à la Maison-Blanche à l'occasion des cinquante ans de Ruby Bridges, et l'auteure Irène Cohen-Janca a donné naissance au magnifique album jeunesse "Ruby, tête haute" (Editions des Eléphants, collection "Mémoire d'éléphant", 40 pages), autant porté par le texte que par les somptueuses images pleine page de Marc Daniau. Quelle claque! Une claque salutaire. Une claque nécessaire.

La collection "Mémoire d'éléphant" œuvre contre l'oubli et la résignation. Par le biais de récits, de témoignages ou de biographies, elle rapporte des histoires vraies ou des fictions qui permettent de décrypter le monde d'hier pour mieux comprendre celui dans lequel nous vivons. Parce que l'éléphant n'oublie jamais. Trois titres en ont déjà le label, celui-ci, "Avec trois brins de laine, on peut refaire le monde", de Henriqueta Cristina et Yara Kono (2016) et "Le dernier voyage, le Docteur Korczak et ses enfants", d'Irène Cohen-Janca et Maurizio A.C. Quarello (2015).

L'album "Ruby, tête haute" commence de façon originale. Un texte d'une page, non illustré, présente une séance dans une classe d'aujourd'hui. La maîtresse a posé le tableau de Norman Rockwell sur un chevalet et demande aux enfants de l'interpréter. Les versions sont assez farfelues. Seule Nora ressent le tableau en elle, elle est bouleversée - l'album s'achèvera sur les commentaires de Nora, victime d'un autre racisme même si elle est blanche. Le lendemain, la maîtresse raconte à sa classe "l'histoire de Ruby Bridges, la petite fille du tableau".

La double page suivante est sans texte, et soufflante. Elle présente l'interprétation par Marc Daniau du tableau "The Problem We All Live With". De quoi plonger le lecteur au cœur des événements relatés.

Commence alors le récit proprement dit. La voix de Ruby Bridges est portée par la plume d'Irène Cohen-Janca, sobre, fine, documentée et à hauteur d'enfant. Le racisme anti-noir, même anti-enfant noir, la lutte, la volonté d'avancer, d'enterrer la ségrégation, le courage de ceux et celles qui ont osé, celui de ceux et celles qui les ont défendus, mais aussi l'infinie solitude scolaire d'une petite fille de six ans, retirée à son établissement noir où elle était heureuse, pour intégrer seule la William Frantz Public School, jusque-là réservée aux Blancs. Elle y sera seule en classe, élève assidue, contente d'apprendre, soutenue par Madame Henry, sa magnifique institutrice dont le sourire l'accompagnera dans d'autres épreuves. Elle y sera seule à la récré, les autres enfants ayant reçu de leurs parents l'ordre de l'éviter. Heureusement, les pires imbéciles finissent toujours par se calmer un jour et Ruby, héroïne malgré elle d'une cause qu'elle comprend mais qui la dépasse, aura finalement une scolarité normale. Quel tempérament que cette petite, sans oublier celui de sa maman.


L'arrivée à l'école de Ruby et sa maman. (c) Editions des Eléphants.

Le comité d'accueil! (c) Ed. des Eléphants.
Le texte nous transmet son histoire comme de l'intérieur d'elle-même, ne cachant ni les difficultés qu'elle endure ni les joies que son histoire procure. Marc Daniau campe de magnifiques tableaux qui suivent le récit, saisissent Ruby dans sa qualité d'enfant, un regard ici, un jeu là, une vue de la classe, la représentation de ses cauchemars. Mais quels sourires et quels yeux! Autant de scènes de vie et d'espoir qui s'opposent aux manifestations engendrées par l'annonce de la mixité raciale à l'école. Quelle violence, quelle hostilité, quelle bêtise. Et c'était il y a moins de soixante ans!

"Ruby, tête haute" est un grand format formidable, soutenu par Amnesty International. L'album deviendra vite un indispensable de l'anti-racisme, de l'anti-discrimination, du respect et de la tolérance des différences de l'autre. A partir de 9 ans en lecture seule (sans limite supérieure), plus tôt en lecture accompagnée.

Ruby et Madame Henry qui lui donnera confiance en elle. (c) Editions des Eléphants.












mercredi 13 septembre 2017

Les superbes acrostiches visuels d’Henri Galeron

C'est marrant, quand on évoque l'alphabet, on parle d'ABC ou d'abécédaire. Henri Galeron, lui, préfère titrer son nouvel album "ABCD" (Les Grandes Personnes, 60 pages). Quatre lettres qui occupent la couverture de ce superbe ouvrage carré de bon format (25 cm de côté). Et qui donnent quelques indices sur les pages qui vont suivre. Aigle, ballon, clown, dragon pour les plus faciles à reconnaître.

Un ancien dictionnaire Larousse du XIXe siècle.
En effet, l'artiste s'est inspiré des anciens dictionnaires, Larousse par exemple, qui entamaient chaque lettre de l'alphabet par une succession de lettrines et une composition illustrée de mots commençant par ladite lettre.



Gros plan.

Mais Henri Galeron le fait à sa manière, composant de superbes planches paysagères pour chaque lettre de l'alphabet. Ses acrostiches visuels réunissent autour de la lettre en noir des personnages, des animaux, des objets et des éléments commençant par elle. La plupart du temps, en page simple, parfois en double.

Les doubles pages des lettres A et Z de "ABCD". (c) Les Grandes Personnes.
La double page du "M", le nombre de noms à trouver est en page précédente.

Hors du commun, "ABCD" est graphiquement magnifique, d'une minutie absolue, avec un art de la mise en scène parfait et un sens des couleurs enchanteur. L'acrobate en équilibre sur la pointe de la lettre A, il fallait y penser. Comme à poser l'arlequin sur la barre transversale de la même lettre ou à glisser un arc-en-ciel derrière elle. Mais j'arrête de spoiler, car c'est au lecteur de travailler. Pour chaque lettre de l'alphabet, il lui est indiqué combien de mots à trouver. Autour de la trentaine en général - une liste récapitulative figure en dernières pages.

On imagine le travail préparatoire de cet album exceptionnel! Non seulement dresser la liste des mots pour chacune des lettres, mais trouver la documentation pour les représenter. Heureusement qu'Henri Galeron a bénéficié d'une petite main amie. Ensuite, c'est lui qui a travaillé, composant ses décors, mettant les éléments en scène, se jouant de la réalité, le tout dans un esprit de joie et d'humour proche des surréalistes.

"ABCD" est un concentré d'énergie pour animer et réjouir les cellules grises de tout âge. A parcourir toutes générations confondues pour découvrir les interprétations respectives.









mardi 12 septembre 2017

Quand Amélie Nothomb touche au cœur

Amélie Nothomb. (c) Jean-Baptiste Mondino.

Tradition oblige (lire ici), ma rentrée commence par le nouveau roman d'Amélie Nothomb. Son vingt-sixième en vingt-cinq ans de parutions. L'excellent "Frappe-toi le cœur" (Albin Michel, 169 pages) qui emprunte son titre à la phrase d'Alfred de Musset "Frappe-toi le cœur, c'est là qu'est le génie." Tiré à 170.000 exemplaires, il s'est installé tout de suite en tête des ventes en France. Tant mieux car si ses fans la suivent tête baissée, ceux qui la toisent feraient bien de revoir cette fois leur jugement.

"Frappe-toi le cœur" traite de la jalousie côté cour et côté jardin. Du manque d'amour et de ses conséquences. Nous sommes en 1971. Marie fait partie de la jeunesse dorée d'une ville de province. Elle est jolie. Elle le sait et en joue, réjouie de susciter la jalousie chez les autres filles. Son plan est évidemment de ferrer le plus beau garçon de la ville, Olivier. Le fils du pharmacien est naïf et aveugle. Il se croit aimé. La parade du jeune couple est de courte durée. Marie, 19 ans, tombe tout de suite enceinte. A la grande joie du futur papa. Ils se marient très vite mais la noce ne satisfait pas la jeune épousée: pas assez d'envie dans l'assistance.

Après avoir mis ces éléments en place, Amélie Nothomb plonge dans le vif du roman, la jalousie que suscite le bébé Diane chez sa mère. Pas que le bébé n'aime pas sa mère, bien au contraire! La romancière raconte simplement ce qui se passe, immergeant le lecteur dans l'effroi.  Est-il possible qu'une mère soit à ce point toxique pour sa fille? Heureusement, Diane est soutenue par ses grands-parents maternels, clairvoyants à propos de leur fille puînée. Ils lui offrent leur amour, élément indispensable pour grandir. Plus généreux que celui de Marie, résumé à une seule expérience, magnifiquement traitée dans le texte.

Le roman se poursuit, implacable dans sa dénonciation de la jalousie, avec cette belle plume, claire, nette, sans gras, qui caractérise l'auteure. Diane semble avoir accepté sa situation de mal aimée. Elle fait contre mauvaise fortune bon cœur. Mais coince quand elle devient l'aînée d'un frère ET d'une sœur aimés de leur mère. A la maternité, elle lui dit silencieusement:
"Maman, j'ai tout accepté, j'ai toujours été de ton côté, je t'ai donné raison jusque dans tes injustices les plus flagrantes, j'ai supporté ta jalousie parce que je comprenais que tu attendais davantage de l’existence, j'ai enduré que tu m'en veuilles des compliments des autres et que tu me le fasses payer, j'ai toléré que tu montres ta tendresse à mon frère alors que tu ne m'en as jamais témoigné une miette, mais là, ce que tu fais devant moi, c'est mal. Une seule fois,  tu m'as aimée, et j'ai su qu'il n'y avait rien de meilleur en ce monde. Je pensais que ce qui t'empêchait de me manifester ton amour, c'était que je sois une fille. Or, à présent, sous mes yeux, l'être que tu arroses de l'amour le plus profond que tu aies manifesté, c'est une fille. Mon explication de l'univers s'écroule. Et je comprends que, tout simplement, tu m'aimes à peine, tu m'aimes si peu que tu ne penses même pas à dissimuler un rien ta passion folle pour ce bébé. La vérité, maman, c'est qu'il est une vertu qui te manque, c'est le tact."
Peu de mots, mais tout est dit. On comprend que l'enfance de Diane s'arrêtera là, à cinq ans. "Elle se transforma en une créature désenchantée dont l'obsession fut de ne pas sombrer dans le gouffre que cette situation avait creusé en elle", poursuit la romancière.

Il est difficile de ne pas recopier tout le livre tant les mots sont bien choisis, coulent d'évidence pour dire une situation épouvantable, le non-amour d'une mère pour cause de jalousie mère-fille et les désastres que va causer ce manque absolu. Diane est obligée de vieillir trop vite pour résister à sa mère malveillante. Une belle-mère de conte de fées ne ferait pas pire que Marie.

Les enfants grandissent, lucides comme des enfants. Diane, la mal aimée, Nicolas, l'équilibré qui garantit la santé de la famille, Célia, la trop aimée. Amélie Nothomb nous les confie, dans ce récit de trahisons, de désespoir et de tentatives de vie. "Frappe-toi le cœur" suit jusqu'en 2007 l'itinéraire de Diane, douée pour le meilleur mais incapable d'y accéder à cause d'une faille originelle qu'elle analyse sans tricher. Mais en élargissant son expérience à son entourage où mépris, jalousie et amour ne font pas bon ménage. Un roman prenant, résolument du côté des enfants, et qui touche au cœur.

Une présentation vidéo de "Frappe-toi le cœur"  par Amélie Nothomb elle-même est à voir ici. Pour lire un extrait en ligne du livre, c'est ici.

Amélie Nothomb, métronome de la rentrée littéraire
  • 1992 "Hygiène de l'assassin", Prix René Fallet
  • 1993 "Le Sabotage amoureux", Prix de la Vocation / Prix Alain-Fournier / Prix Chardonne
  • 1994 "Les Combustibles"
  • 1995 "Les Catilinaires", Prix du Jury Jean Giono
  • 1996 "Péplum"
  • 1997 "Attentat"
  • 1998 "Mercure"
  • 1999 "Stupeur et tremblements", Grand Prix du roman de l'Académie française
  • 2000 "Métaphysique des tubes"
  • 2001 "Cosmétique de l'ennemi"
  • 2002 "Robert des noms propres"
  • 2003" Antéchrista"
  • 2004 "Biographie de la faim" 
  • 2005 "Acide sulfurique"
  • 2006 "Journal d'Hirondelle"
  • 2007 "Ni d'Ève ni d'Adam", Prix de Flore
  • 2008  "Le Fait du prince", Grand Prix Jean Giono pour l'ensemble de son œuvre
  • 2009 "Le Voyage d'hiver"
  • 2010 "Une forme de vie"
  • 2011 "Tuer le père"
  • 2012 "Barbe Bleue"
  • 2013 "La nostalgie heureuse"
  • 2014 "Pétronille"
  • 2015 "Le crime du Comte Neville"
  • 2016 "Riquet à la houppe"
  • 2017 "Frappe-toi le cœur"
Tous ses livres sont publiés chez Albin Michel, et ensuite, en format poche, au Livre de Poche.



lundi 11 septembre 2017

Les romans en lice au prix Vendredi (jeunesse)


On est lundi et on reçoit la liste des dix titres en lice pour la première édition du prix Vendredi, en référence à Michel Tournier.

Pour rappel, ce nouveau prix français, indépendant, de littérature de jeunesse ado, est organisé par les éditeurs Jeunesse du Syndicat national de l'édition. Il récompensera un roman francophone de littérature destiné aux plus de treize ans.

Trente-six éditeurs de littérature jeunesse ont proposé au jury un total de 55 romans. Ont été retenus ce 11 septembre les dix titres suivants:

  • "L'Aube sera grandiose", Anne-Laure Bondoux (Gallimard Jeunesse)
  • "La loi du Phajaan", Jean-François Chabas (Didier Jeunesse)
  • "Rage", Orianne Charpentier (Gallimard Jeunesse)
  • "Magnetic Island", Fabrice Colin (Albin Michel)
  • "Naissance des cœurs de pierre", Antoine Dole (Actes Sud Junior)
  • "Power club - l'apprentissage", Alain Gagnol (Syros)
  • "Dans la forêt d'Hokkaido", Éric Pessan (l'école des loisirs)
  • "Star trip", Éric Senabre (Didier Jeunesse)
  • "Sirius", Stéphane Servant (Rouergue)
  • "Colorado Train", Thibault Vermot (Sarbacane)

Le jury est composé de Philippe-Jean Catinchi ("Le Monde"), Françoise Dargent ("Le Figaro"), Catherine Fruchon-Toussaint ("RFI"), Michel Abescat ("Télérama"), Raphaële Botte ("Mon Quotidien", "Lire"), Marie Desplechin, écrivain, et Sophie Van der Linden, critique.

Verdict le 9 octobre, un autre lundi.


lundi 7 août 2017

J'ai été l'"escort girl" de Christian Millau

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Christian Millau.

Souvenirs, souvenirs, en ce jour où l'on annonce le décès le 5 août dernier, à l'âge de 88 ans, de Christian Millau, gastronome, critique, journaliste et écrivain. Il était né à Paris le 30 décembre 1928.

C'était le 20 novembre 2008. Christian Millau était venu à Bruxelles présenter son "Dictionnaire amoureux de la gastronomie" (Plon). Personne n'avait pensé que c'était le jour de la Saint-Verhaegen, fête annuelle de l'Université Libre de Bruxelles, concrétisée notamment par un immense cortège bloquant en général toute la ville...

Je l'avais néanmoins rencontré lors d'un plus que délicieux déjeuner au restaurant gastronomique bruxellois "Comme chez soi" dont il connaissait très bien les patrons et le personnel de salle. Mais après ce bon moment, il avait fallu remonter du bas de la ville vers l'hôtel où il avait d'autres rendez-vous de presse l'après-midi. Comment faire?

Explications (telles que parues dans "Le Soir" de l'époque).
Circuler en voiture dans Bruxelles l'après-midi d'un 20 novembre, jour de la Saint-Verhaegen, est chose absolument impossible. Cela s'est encore vérifié quand Christian Millau a voulu remonter du bas de la ville, où il m'avait conviée à un superbe déjeuner. L'auteur du "Dictionnaire amoureux de la gastronomie" (Plon, 770 p.) tenait aussi à s'y excuser d'une coquille apparue dans son livre: le chef Lionel Rigolet y est affublé du prénom de Jean-Pierre.
La ville était donc à l’arrêt alors que l'horloge rougissait tant l'heure de ses rendez-vous avançait. Une seule issue: marcher. Et me voilà promue "escort girl" du joyeux gastronome français, 80 ans l'an prochain. De petite rue en petite rue, il est finalement arrivé à bon port sans avoir reçu ni œufs, ni bière, ni farine estudiantine.
Mais ceci n'est que broutille tant les 850 grammes de l'ouvrage de Christian Millau regorgent de notices savoureuses, nappées d’une langue élégante. "J’ai eu toute liberté pour les écrire", explique-t-il, "puisqu'il s'agit d’un dictionnaire amoureux." Qu'on y picore au gré de sa fantaisie ou qu'on prenne le menu complet, on est comblé. "La table est un lieu de civilisation et de séduction", rappelle-t-il.
Le journaliste, gastronomique comme on le sait, littéraire comme on le sait moins, pense que "tous les bons écrivains aiment manger". Et de citer Balzac, Stendhal, Zola, Maupassant et même la Bible. "Le seul auteur chez qui on ne mange pas", poursuit-il, "c'est Françoise Sagan. Ce qui est logique dans la société qu'elle décrivait."



mercredi 19 juillet 2017

DTPE 6: les voyages de Martha

De tout pour l'été, DTPE.
L'été, le temps de lire, du lourd et du léger, du français et de l'étranger, des romans, des récits, des essais et des BD. L'été, le temps de relire aussi.

Comment ne pas craquer pour la nouvelle héroïne de papier de Francis Dannemark, qui donne son prénom au nouveau roman de l'auteur, "Martha ou la plus grande joie" (Le Castor Astral, 128 pages). On la découvre originale et pétillante, mais la mémoire malmenée par un accident et la santé hésitante. On va la voir renaître lors de ce voyage en voiture qu'elle effectue en compagnie de son frère, Martin, son ange gardien. Retrouver son passé, découvrir en compagnie de son jumeau celui de leur père, s'autoriser un présent radieux.

Enfin, le voyage en voiture, c'est une façon de dire. Car leur auto refuse de redémarrer après une halte près de l'Yonne. Comment les voyageurs se rendront-ils chez Jeanne qui les a invités chez elle du haut de ses 87 ans? Grâce à Septime, le garagiste du coin, qui passe par là. De rencontre en échange, on entre dans ce petit monde qui vit un peu hors du monde. C'est Martin qui raconte mais c'est Martha qui voit tout, qui ressent tout. Septime le solidaire qui se repose sur son mécano Youssef et leur sert de chauffeur et de guide. Jeanne qui finira par conter son passé secret en faisant découvrir le leur à ses invités. Martin qui essaie de faire au mieux pour sa sœur alors qu'une accusation de plagiat tombe sur l'auteur irlandais dont il est le traducteur. Martha dont on découvre la fille bienveillante et le fils carré-coincé qui veut reprendre sa vire. Et tous les autres qui apparaissent lors de conversations vécues ou d'anecdotes rapportées.

Au fond, la seule certitude qu'on a en lisant "Martha ou la plus grande joie", c'est qu'on va vagabonder dans une nature omniprésente. Pour le reste, Francis Dannemark nous mène à sa guise, à gauche à droite, en France, en Afrique, en Irlande, dans le passé et dans le présent. Et c'est très bien comme ça. Car sa plume légère célèbre ses personnages avides d'amour, généreux et bienveillants. Les caresse et nous les rend terriblement attachants.

"J'ai écrit ces pages pour partager le sourire de Martha et sa joie", affirme l'auteur. "C'est une histoire de rencontres et de renaissance. C'est une histoire d'amour." La fragile Martha y rayonne de chaleur humaine, sourit aux siens comme on a l'impression qu'elle nous sourit à nous.  Sa joie communicative illumine ce beau et bref roman.


Les premières lignes de "Martha ou la plus grande joie"
"Après avoir traversé la forêt en multipliant tours et détours, comme si la ligne droite n’était jamais qu’une vue de l’esprit sans grand intérêt, la route venait de se transformer en une douce courbe à flanc de coteau pour longer une vaste étendue de champs de blé et de prairies où des vaches, rares et lointaines, avaient pris des poses paisibles. Dans le ciel de ce début de juillet, quelques nuages se laissaient faire par le vent. L’un d’entre eux se penchait pour ramasser son chapeau. Léger, celui-ci lui avait déjà échappé deux fois. Je n’ai rien dit. Martha dormait, j’ai ralenti un peu pour profiter du spectacle.
"Tu as vu? s'est-elle soudain animée en désignant le ciel. Le bonhomme a attrapé son chapeau."
J'ai souri et je me suis dit: voilà bien Martha..."

Le premier chapitre du roman peut se lire en ligne ici.


Rappel
DTPE 1: "La fissure", Carlos Spottorno et Guillermo Abril (Gallimard bande dessinée).
DTPE 2: "Pour une poignée de degrés", collectif de photographes, Marie Desplechin, Thierry Salomon (Light Motiv).
DTPE 3: "La lecture", Jan Baetens et Milan Chlumsky  (Les Impressions Nouvelles).
DTPE 4: "Troisième Personne", Valérie Mréjen (P.O.L.).
DTPE 5: "Un passant incertain", Jean-Yves Laurichesse (Le temps qu'il fait).