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mardi 27 septembre 2016

La guerre civile en Ukraine russophone, oui, mais avec l'humour distanciant de Cédric Gras

Cédric Gras. (c) Julien Falsimagne.

Les guerres se suivent et s'effacent les unes les autres. Pour le moment, on ne parle, et à raison, que d'Alep. Les guerres se dépassent dans le fil des actualités. S'effacent-elles pour autant? Non, bien sûr. Mais on oublie. Tiens, si je vous dis Ukraine, vous la datez de quand, cette guerre récente? La révolution de Maïdan. 20..? Non, c'est l'hiver à 2014. Hier.

L'écrivain Cédric Gras n'en a rien oublié, lui qui a été en poste là-bas depuis 2004. "J'ai passé dix ans en ex-URSS, dont cinq ans en Russie et quatre ans en Ukraine, à Donetsk, pour l'Alliance française", me dit-il, de passage à Bruxelles. "J'ai fondé plusieurs Alliances françaises, à Vladivostok, puis à Donetsk. Mais en 2014, ce fut la guerre. J'ai dû la fermer et partir; je suis allé alors à Karkov. Une Alliance française, c'est comme une petite PME ukrainienne. J'étais le directeur d'une association ukrainienne, j'étais polyvalent. Entre la culture, littérature, musique, etc., et l’économie, celle du charbon, dans le Donbass (l'Ukraine russophone)." Ce qui lui a offert le titre de son premier roman, le brillant "Anthracite" (Stock, 335 pages). Un road-movie tragi-comique dans ces zones en guerre civile.

Un premier roman mais un cinquième livre. "Avant", précise Cédric Gras, "j'ai publié quatre livres, trois chez Phébus et un chez Stock. Un recueil de nouvelles et trois récits de voyage." - chez Libretto et Folio en format de poche. Ici le jeune écrivain voyageur - il est né en 1982 - entre de plain-pied dans la fiction, sans délaisser ses terres favorites. Il met en scène deux amis d'enfance qui se retrouvent à l'occasion de la guerre civile. Vladlen est le chef d'orchestre de l'opéra de Donetsk et Emile est cadre dans l'industrie charbonnière. "Vladlen, contraction de VLADimir et LENine, était un prénom usuel hier", explique l'écrivain. "Les derniers sont nés dans les années 1970-1980. Le "mien" est donc de la dernière série. Quant à Emile, je lui ai donné ce prénom pour Zola, chantre des bassins miniers." Deux personnages fictifs mais qui réunissent chacun une dizaine de personnages réels.

Au-delà des anecdotes des prénoms, l'ancien violoniste réussit à nous captiver avec son histoire ancrée dans l'Histoire. "Lors de la guerre d’Ukraine", se souvient-il, "je me suis retrouvé dans la situation de vouloir comprendre les uns et les autres. D'où les deux personnages qui représentent chacun une des deux parties en présence."

On suit avec intérêt Vladlen, Emile, et les femmes qui sont dans leur ombre. Essénia, la violoniste de l'orchestre, personnalité libre s'il en est, Zlata dont l'existence a fait un détour par le Portugal. L'occasion de mieux saisir ce qu'est le quotidien d'une guerre civile et de ses prémices, combien elle intervient sur les êtres, les couples, les familles. Rien d'ennuyeux toutefois car Cédric Gras pratique une forme d'humour qui tient l'horreur à distance tout en l'invitant dans le récit. Il y a la fuite éperdue des deux personnages principaux à bord de leur vieille Lada, poursuivis par des séparatistes peu engageants. Mais très engagés. La traversée de leur Donbass natal en guerre, les rencontres qu'ils y font. L'avenir à redéployer.

"Dans ce roman", sourit l'auteur, "je n’ai rien inventé. La situation était assez ubuesque pour qu'on s’arrête là. Il y a eu les faits. J'ai pris des notes, eu quelques conversations. J'ai fait ma petite cuisine à partir de ces éléments." En commençant l'écriture par le milieu, par la scène du check-point, le "blok-post" comme on dit là. "Les check-points, c'est comme ça que commence une guerre civile, partout dans le monde", remarque-t-il au passage.

Cédric Gras.
"Le road-movie demande des anti-héros", conclut l'auteur de ce roman aussi passionnant qu'original qu'est "Anthracite". "Je voulais dénoncer par l'humour l'absurdité de cette guerre. Je me suis beaucoup amusé à l’écrire. J'ai été pris personnellement dans ce conflit, avec des sentiments contradictoires. Ecrire ce livre a été une manière de faire dialoguer mes deux façons de voir le conflit, de l'exorciser et de passer à autre chose."
Cédric Gras nous offre un premier roman à facettes comme un morceau d'anthracite brillant qu'on tournerait dans sa main.




mercredi 21 septembre 2016

Tendre, drôle et lumineuse Claire Franek

Claire Franek.

Quand l'auteure-illustratrice jeunesse Claire Franek s'est éteinte en mars de cette année (lire ici), elle avait terminé un ultime album pour enfants, bouclant une belle œuvre de vingt ans. Le voici aujourd'hui en librairie, ce "Grand spectacle" merveilleux (Rouergue, 40 pages). Plus précisément, "Claire Franek présente le grand spectacle", selon la couverture. En rouge orange et bleu moyen. Une sobriété joyeuse pour un album délicieux, complètement à hauteur d'enfant.

Première image du "Grand Spectacle" (c) Rouergue.
Ce sont justement des enfants qui en sont les héros. Zoé, Victor et Aziza d'abord - Noahm, Camille, Raphaël et Bilal les rejoindront plus tard. Ils décident de monter un spectacle. Bien sûr, il leur faut répéter. On assiste à l'élaboration du scénario, deux amoureux et leur bébé, et aux commentaires qu'il suscite (dont des cheveux courts pour une maman?). Les variantes proposées et acceptées (transposer l'action chez les chats) contournent certains écueils mais en créent d'autres... Surtout quand d'autres jeunes acteurs apparaissent et se joignent au jeu.

Dernière image du "Grand Spectacle" (c) Rouergue.
Les scènes sont croquées avec humour et tendresse. Les sujets de discussion, chats, chiens, hippopotames, licornes, coiffures, tricot, ennui, clichés divers, séduction, bagarres, bouderies, mariages, bébés, perlent d'un quotidien observé avec amour et retransmis avec finesse. Ils sont tellement proches de nous, ces enfants qui se déguisent un peu en animaux. Acteurs, ils nous reflètent notre société sans en avoir l'air. Croqués avec expressivité, ils sont bien plus que des enfants de papier. La preuve: ce qu'ils préfèrent, comme presque tous les enfants du monde, c'est répéter encore et encore leur "grand spectacle". Et là ils sont tous d'accord... L'enfance, l'âge du jeu! A partir de 6 ans.

Quel livre lumineux et joyeux que ce dernier album de Claire Franek! Un moment de beauté et de bonheur vibrant de vie qui rappelle discrètement combien le théâtre a toujours été important pour son auteure. Il était d'ailleurs le sujet de son premier album, "Qui est au bout du fil?", sorti en 1996 et que les éditions du Rouergue republient aujourd'hui pour accompagner le "Grand spectacle": la semaine d'un marionnettiste présentée avec originalité. Vingt ans séparent les deux titres mais l'esprit créatif n'a pas changé, contrairement au dessin de Claire Franek qui a fort joliment évolué. On la regrettera toujours.



Pages de garde de début et de fin du "Grand Spectacle". (c) Rouergue.




jeudi 15 septembre 2016

12 h 31. Mystérieux, innovant et chronométré, tel est le nouvel album de Claude Ponti

Claude Ponti. (c) EDL-Eduardo Redondo.

09 h 55. J'ouvre le nouvel album de Claude Ponti, "Le mystère des Nigmes", à paraître le 16 novembre à l'école des loisirs. Trop bien, il commence à 22 h 22, une heure que j'ai remarquée chaque soir, des années durant. Tiens, tiens, le "square Albert-Duronquarré", on a déjà vu ça quelque part...

09 h 56. Le livre est grand, au même format que le précédent, "L'Affreux moche Salétouflaire et les Ouloums-Pims", sorti fin novembre 2015 (lire ici). Un peu plus petit que "Georges Lebanc" (l'école des loisirs, 2001), auquel il fait référence. Malheureusement, Georges Lebanc ne bouge plus. On va découvrir pourquoi.

10 h 58. L'album raconte une autre "kastatroffe" (lire ici et ici), celle que vivent les Souris Archivistes qui voient disparaître "les textes, les mots, les lettres" de leurs grands livres. Ceux où elles consignent tout ce qui se passe sur le square. Mais elles ont des indices, des pattes de mouches, et vont se lancer à la recherche des voleurs de mots, des voleurs d'identité, des voleurs de souvenirs, des voleurs de tout en quelque sorte... même de la vie.

Les pages 2 et 3 du "Mystère des Nigmes" de Claude Ponti. (c) edl.

11 h 05. Ce nouvel album est pontien en diable, avec sa quête initiale, son vocabulaire imaginatif et ses jeux de mots incroyables, ses dessins pleins de surprises, ses constructions précises, ses machines inouïes qui, toutes, fonctionnent. Ses monstres inquiétants et ses scènes de nature paisible. Sa liberté de dessiner sur plusieurs images, à travers toute la page, en jouant encore sur les mots. Mais c'est aussi un Claude Ponti qui innove que l'on découvre: de nouveaux personnages, des souris et des bourdons pour commencer, des Totémimiques et des Anges coussins plus loin, des références à des albums antérieurs, l'idée de chronométrer l'histoire, de recourir aux notes de bas de page, pour de vrai et pour de faux...

11 h 23. Je suis toujours l'histoire avec bonheur, en rigolant et en savourant les trouvailles de texte et d'images. Les oies Rim Skikor et Sakoff, la tirade à propos de "Carla Manio Lia, fille de Manio Carla Lio, fils de Carla Mania Liu", l'apparition de la cathédrale bruxelloise Saints-Michel-et-Gudule, de vues de parcs nantais, de bancs bien entendu.

11 h 34. Je cherche toujours avec les Souris et leurs alliés quel monstre a mis le Square en panne et "engroinfre les mots". La réponse sera, comme souvent chez Claude Ponti et dans la vie, chez les enfants, ce qui nous vaut une superbe image sur double page. Un début de solution, puisqu'elle est à trouver chez la Feuilloizelle, un oiseau de feuilles. De nouvelles énigmes à résoudre en perspective.

"Le mystère des Nigmes" de Claude Ponti. (c) l'école des loisirs.

11 h 45. L'album se poursuit en joyeuse quête initiatique avec épreuves, dangers et amis prêts à aider. Les mots choisis, régal de jeux et de surprises, font aussi quelques incursions dans le domaine de la philosophie, à propos de la mémoire, des souvenirs, des mystères... Exemple: "Sans la mémoire de ce qui est arrivé, comment savoir le goût du chocolat et en avoir envie? Comment savoir ce que l'on a détesté et le refuser? Comment savoir ce que l’on sait et ce que l’on ne sait pas?" Bigre!


Le monstre à combattre (c) edl.

11 h 56. Je poursuis, enchantée, la lecture de cet album très réussi, riche de plein d'histoires parallèles, de questions et de réponses, de personnages craquants ou terrifiants, de mots autorisés ou interdits."Le mystère des Nigmes" est "merveilleussimeux". Claude Ponti s'en dit "content". Il ne sera pas le seul. Mais comme il faut encore dormir beaucoup de fois avant qu'il ne soit disponible, j'en reste là et y reviendrai lors de sa sortie.






jeudi 8 septembre 2016

Treize raisons d'aimer Colum McCann


Colum Mc Cann sera à Vincennes ce week-end. (c) Belfond.

  1. Le dixième livre en français de Colum McCann nous parvient cette année: "Treize façons de voir" (un court roman et quatre nouvelles, traduit de l'anglais (Irlande) par Jean-Luc Piningre, Belfond, 308 pages) et il est excellent. Il se savoure comme un bon vin malgré les multiples formes de violence qu'il relate.
  2. L'écrivain irlandais né à Dublin en 1965 et installé aux Etats-Unis depuis 1986 est un des soixante invités au Festival America qui se tient de vendredi à dimanche à Vincennes (lire ici). Il parle aussi bien qu'il n'écrit et l'entendre est toujours un bonheur.
  3. Son nouveau livre est atypique, ni un roman comme les six qu'il a déjà écrits ("Le Chant du coyote", "Les Saisons de la nuit", "Danseur", "Zoli", "Et que le vaste monde poursuive sa course folle" lire ici, "Transatlantic", lire ici),  ni un recueil de nouvelles comme il en a déjà publié deux ("La rivière de l'exil" et "Ailleurs en ce pays"), ni un recueil de textes comme l'est "Etre un homme" (lire ici).
  4. "Treize façons de voir", le roman bref qui donne son titre au recueil met en scène un juge à la retraite, M. Mendelssohn, 82 ans, fâché avec la vie (son état de dépendance) et avec sa vie (un fils décevant et une fille qui a déménagé en Israël) et qui va être victime d'une agression brutale en rue.
  5. Dans la nouvelle "Quelle heure est-il, maintenant, là où vous êtes?", McCann renoue avec l'Afghanistan et les soldats que l'Amérique y envoie. Mais cette fois-ci, il s'agit d'une femme, imaginée la nuit de Noël.
  6. "Sh'khol" est la terrible histoire de Thomas, 13 ans, et de ses parents séparés qui doivent faire face à la disparition de leur fils adopté après une baignade en mer.
  7. "Traité" nous fait suivre l'angoisse d'une religieuse autrefois violée dans la jungle colombienne et qui reconnaît son agresseur à la télévision.
  8. "Comme s'il y avait des arbres" est l'histoire sordide d'un gamin de 17 ans, Jamie, qui, renvoyé du lieu où il travaillait pour cause de drogue, s'en prend au couteau à un ouvrier roumain.
  9. Ces cinq histoires valent bien plus que leurs résumés qui ne rendent pas compte de la beauté de la langue de Colum McCann. Il faut vraiment les lire pour savourer tout son talent, mis ici au compte de la violence, quotidienne ou à l'échelle du monde. "Ces récits", note l'auteur, "ont leurs propres voix, mais si leur provenance vous intéresse (...), veuillez visiter mon site colummccann.com" (en espérant que le site fonctionne...).
  10. Colum McCann a été lui-même victime d'une lâche agression en juin 2014, alors qu'il avait presque terminé d'écrire ces nouvelles. Ce qui l'a incité à modifier certains passages du livre. "Il me semble", écrit-il, "que parfois nous écrivons notre vie à l'avance, et que, d'autres fois, nous sommes seulement capables de regarder derrière nous. Mais en fin de compte, chaque mot que nous écrivons est autobiographique, peut-être plus encore quand nous essayons d'éviter toute autobiographie".
  11. On peut lire un extrait de "Treize façons de voir" ici.
  12. Tous les livres de Colum McCann sont publiés (et disponibles) chez Belfond et ensuite ils passent en poche chez 10/18.
  13. Ces/ses mots magiques: "Malgré tout ce qu'elle doit à l'imagination, la littérature prend des chemins inimaginables."


mardi 6 septembre 2016

Gosh! Un prélude bruxellois au festival America de Vincennes


Le week-end prochain, du 8 au 11 septembre précisément, se tiendra en divers lieux de Vincennes (Paris) la huitième édition du formidable Festival America, conviant tous les deux ans le public à rencontrer une fameuse brochette d'écrivains américains. On y a croisé les plus grands, de Toni Morrison à Russell Banks en passant par Margaret Atwood et Richard Ford, et ceux qui font que les titres qui nous parviennent de la littérature américaine sont des découvertes ou des enchantements (ou les deux). Mais aussi ceux et celles qui sont en train de devenir les plus grands de demain.

En effet, l'équipe du festival fondé en 2002 par Francis Geffard, également libraire et éditeur de littérature étrangère, a à cœur de braquer les feux des projecteurs sur les auteurs dont les textes, même les premiers, sont excellents et donc à découvrir grâce aux mots de leurs traducteurs (souvent) attitrés. Chaque édition suit un thème (lire ici, iciici et ici). Cette fois-ci, ce sera "L'Amérique dans tous ses états": commémoration du 240e anniversaire de l'indépendance des Etats-Unis, fin du deuxième mandat de Barack Obama, préparation des nouvelles élections présidentielles, quinzième anniversaire des attentats du 11 septembre. De la politique, mais surtout de la littérature car les écrivains présents reflètent à merveille l'état de leur société, l'interrogent, la bousculent ou la recréent. Ce qui enchante chaque fois le public présent en nombre à Vincennes (plus de 36.000 personnes en 2014).

Si une cinquantaine d'écrivains américains se retrouveront pour quatre jours de débats, de rencontres et de tables rondes avec le public français, cinq d'entre eux seront à Bruxelles ce mercredi 7 septembre (20h15) en prélude au week-end à Vincennes. Et pas des moindres! James Ellroy, Rachel Kuschner, Kevin Powers, Jane Smiley et David Treuer. Cela se passera, en anglais, à Flagey, à l'initiative de Passa Porta, de Flagey et du Festival (infos ici).

La soirée se déroulera en deux parties. D'abord un débat, modéré par Frank Albers, entre Rachel Kushner, Kevin Powers, Jane Smiley et David Treuer qui se penchent tous sur l'histoire de leur pays dans leurs livres. Ensuite, ce sera la figure mythique du roman noir américain qui répondra aux questions de Jérôme Colin.

Après cela, retour à Paris pour la tenue du festival America lui-même. Une cinquantaine d'écrivains donc, dont Marlon James, Laura Kasischke, Greil Marcus, Colum McCann, Stewart O'Nan,  Don Winslow, Joseph Boyden, Laird Hunt, Hector Tobar... Cela commencera dès jeudi soir avec la soirée James Ellroy. Soirée d'hommage à Jim Harrison le lendemain. Puis deux jours débordant de rencontres, débats, tables rondes, dédicaces, expositions, joutes de traduction, prix littéraires... Le catalogue complet se trouve ici, les infos pratiques ici.

Dans cet énorme programme, j'aurai le plaisir d'animer quatre rencontres.

  • "L'Amérique des humbles" avec David Joy, Alice McDermott et Willy Vlautin (samedi  à 15 heures)
  • "Destins de femmes" avec Cynthia Bond, Molly Prentiss et Andria Williams (samedi à 17 heures)
  • "Les jeunes années" avec Derf Backderf, Christopher Bollen et Cynthia Bond (samedi à 19 heures)
  • "Les drames de la vie" avec Karen Joy Fowler, Forrest Gander et Bret Anthony Johnston (dimanche à 16 heures).


En guise d'apéritif à cette extraordinaire littérature américaine, je vous propose l'épais recueil "20 + 1 short stories/nouvelles" (Albin Michel, "Terres d'Amérique", 648 pages) qui fête les vingt ans de la collection "Terres d'Amérique", créée par Francis Geffard en 1996. Oui, celui de la librairie Millepages à Vincennes, oui, celui du Festival America, oui, celui du Grand prix de littérature américaine (lire ici). De "Bonnes nouvelles d'Amérique" comme dit à juste titre le bandeau qu'on déguste comme autant de saveurs différentes.

Le principe du livre est tout simple: composer une anthologie des meilleures nouvelles parues dans la collection "Terres d'Amérique" qui a, au fil de ses 20 ans pour le moment, fait connaître au public français un nombre incroyable de fabuleux écrivains américains. Avec le choix éditorial fort de la nouvelle, genre boudé par le public français, souvent à tort, par méconnaissance en général de ce genre que l'autre côté de l'Atlantique transforme en bijoux de textes.

Voilà 21 textes courts donc, à lire ou redécouvrir. Vingt d'entre eux proviennent de recueils déjà publiés dans la collection au cours des vingt années écoulées. On y retrouve avec joie les noms de ces auteurs aussi aimés que différents: Sherman Alexie, Joseph Boyden, Dan Chaon, Michael Christie, Charles D'Ambrosio, Craig Davidson, Anthony Doerr, Louise Erdrich, Ben Fountain, Holly Goddard Jones, Richard Lange, Benjamin Percy, David James Poissant, Eric Puchner, Jon Raymond, Elwood Reid, Karen Russell, Wells Tower, Brady Udall et Scott Wolven. Ainsi qu'un inédit, dû à Callan Wink, dont le livre paraîtra au printemps prochain. Un festival d'écritures, un foisonnement de littérature.

Pour feuilleter le recueil "20 + 1 short stories", c'est ici.

Pour écouter Francis Geffard parler de sa collection, c'est ici.


Parcours d'un éditeur hors du commun

Francis Geffard.
Lecteur, libraire, éditeur de la collection "Terres d'Amérique", directeur littéraire du département étranger d'Albin Michel, organisateur du festival America,... Francis Geffard a publié près de 200 livres en vingt-cinq ans, dont les trois quarts sont de la littérature. Un parcours où différents éléments du destin semblent s'être donné la main.

Lecture. "Petit, je lisais. J'ai toujours adoré les livres, pour ce qu'ils renvoient d'évasion, de distraction et apportent de connaissances. La richesse de la littérature, c'est de donner la possibilité d'être dans la peau de tas de gens, d'époques, de cultures et de pays différents, de parvenir à une expérience collective alors qu'on est un individu."

Littérature nord-américaine. "Dès l’adolescence, j’ai trouvé chez les auteurs américains quelque chose de particulier, un dynamisme, une modernité. J’ai lu des auteurs qui n’étaient pas forcément des contemporains: Hemingway, Dos Passos, Fitzgerald, Faulkner, etc. A 20 ans, je suis allé pour la première fois en Amérique du nord. J’ai découvert le pays et sa littérature en anglais."

Librairie. "La même année, j'ai ouvert une librairie, contre l'avis de mes parents. J'ai beaucoup soutenu la littérature américaine dont on découvrait la diversité. Longtemps, les seuls auteurs traduits étaient ceux qui étaient connus chez eux. Depuis les années 80 s'est mis en place un travail pointu sur la littérature étrangère. La France s'ouvrait sur le reste du monde."

Edition. "Les Indiens ont joué dans le fait que je devienne éditeur. De par le caractère récent de leur rencontre avec les Européens et le reste du monde, les Indiens ont dans leur histoire les grands mécanismes qui ont été à l'œuvre sur terre et ont prévalu à ce qu'on impose notre mode de vie et nos façons de penser au reste de la planète. Le monde indien était l'occasion de porter un regard décalé sur l'Amérique. Les écrivains indiens n'étaient presque pas traduits! Il y avait quelque chose à faire. En les publiant, j'ai mis les doigts dans la prise."

Direction littéraire. "Tous les ans, je reçois 500 manuscrits et j'en choisis huit ou neuf. Ce sont des parcours avec des gens chez qui on perçoit quelque chose de particulier ou de différent, une petite musique un peu singulière. Quand j’ouvre un livre, je ne cherche rien, si ce n'est que quelqu'un m'emmène quelque part et me fasse ressentir des émotions, éprouver des sentiments, naître des réactions. Je suis persuadé que ce sont les écrivains qui font les éditeurs, et non l'inverse. Nous sommes des chiens truffiers un peu particuliers."








vendredi 2 septembre 2016

Une très belle expo rétrospective célèbre les cinquante ans d'illustration de Marie Wabbes

Marie Wabbes.

Marie Wabbes, on la croise depuis toujours dans tout ce qui concerne la littérature de jeunesse (lire ici). On peut aussi la rencontrer lors d'expositions du designer Jules Wabbes, son premier mari, de concours de chevaux, d'événements sur les ours en peluche ou de rencontres à propos de camélias. Entre autres.


Un tout petit aperçu.

Marie Wabbes, on découvre ses albums pour enfants (plus de 200 aujourd'hui) aux quatre coins du monde (lire ici). En Belgique et en France bien entendu où elle rencontre toujours aussi volontiers les enfants des écoles qui lui font fête - plusieurs titres mériteraient d'être réimprimés. En Angleterre et aux Etats-Unis puisqu'elle a également publié des livres là-bas. En Afrique où elle a animé de nombreux ateliers pour jeunes auteurs-illustrateurs.

Ceci n'étant, si on peut dire, que la partie émergée de l'iceberg. Car Marie Wabbes a bien d'autres cordes à son arc artistique. On ne le sait pas toujours. On les découvre avec un immense plaisir à l'exposition "Images d'enfance" que lui consacre la Bibliothèque Wittockiana jusqu'au dimanche 25 septembre (infos pratiques ici).

Une exposition rétrospective qui couvre cinquante années de son travail et en présente les différentes facettes dans une mise en scène fort agréable. Il y a des livres bien entendu, mais aussi des dessins originaux, des cartes de vœux, des maquettes, des affiches, des objets, des vidéos.


Ours en peluche et autres objets.

Les "mariés" et leur portrait.

Affiches.
On (re)découvre avec un infini plaisir les différentes branches du travail de Marie Wabbes, dans l'esprit de l'arbre stylisé qui occupe le centre de l'expo Par exemple, le temps de ses débuts, sous le pseudonyme de Florence: des centaines de dessins pour le journal "Le Soir" auquel elle collabora de 1953 à 1968 et ses premiers albums à l'école des loisirs. En 1965, elle illustre "Olivier le Page" et "La mère Framboise", sur des textes de Marcel Vermeulen. Suivront plusieurs titres de la "Vache Caroline", sur un texte de Jean le Paillot, aussi à l'école des loisirs.

Après ce seront, chez divers éditeurs et sous son vrai nom, en vrac, les "Petit Lapin", les "Petits européens", les "Charlie", les "Rose", et tous ces excellents albums aux thèmes essentiels de l'enfance, tendresse, amour, doudou, séparation, agression, protection, migration, nature ("Petit Doux n'a pas peur", "Je voudrais que tu m'aimes", "L'enfant qui venait de la mer", "Petit cœur d'ours"...),  sans oublier les documentaires gourmands sur les pommes, les tomates, les fraises, le chocolat, la soupe, l’œuf, le miel...

Petit Chaperon.
Petit Lapin. 












Une lectrice devant un tissu créé pour Dujardin.
L'exposition met aussi à l'honneur les célèbres tissus que Marie Wabbes a créés pour la maison Dujardin, les portraits d'ours en peluche qui l'ont rendue célèbre et ont été exposés à plusieurs reprises, diverses vitrines présentant plein de formidables surprises à découvrir. Aux murs, on peut encore lire différents livres non publiés dont on ne comprend pas pourquoi ils n'ont pas intéressé les éditeurs. Partout un hommage constant à  la nature, aux animaux et à la vie.


Portraits d'ours.

Portrait d'ours.



mardi 23 août 2016

DTPE 12: Michel Moutot prix des lecteurs Points


Créé en 2013, le prix du Meilleur Roman des lecteurs de Points vient de révéler le nom du lauréat de la quatrième édition.

La sélection
  • "Les Partisans", Aharon Appelfeld
  • "Retour à Little Wing", Nickolas Butler  
  • "Scipion", Pablo Casacuberta
  • "Academy Street", Marie Costello
  • "Le cœur du pélican , Cécile Coulon 
  • "Passent les heures", Justin Gakuto Go
  • "La route de Beit Zeira", Hubert Mingarelli
  • "Ciel d'acier", Michel Moutot
  • "Hérétiques", Leonardo Padura
  • "Métamorphoses", François Vallejo
  • "Les Réputations", Juan Gabriel Vásquez
  • "La vie amoureuse de Nathaniel P.", Adelle Waldman


Le lauréat est Michel Moutot, pour "Ciel d'acier" (Arléa, 2015, Points, 2016, 442 pages). Un très beau premier roman se déroulant autour des tours jumelles du World Trade Center à deux époques: leur déblaiement après les attentats du 11 septembre, dans l'espoir d'abord d'y retrouver des rescapés, et leur construction dans les années 1960. Le pont? Les Indiens Mohawks, ces géniaux "ironworkers" qui découpaient et rivetaient l'acier comme insensibles au vertige, et le narrateur, John LaLiberté qui est un de leurs descendants. Bien sûr, ceci n'est que l'ossature de ce roman fouillant le passé, le présent et les âmes. A noter que c'est la première fois qu'un livre écrit en français est récompensé.

Pour lire tout le premier chapitre de "Ciel d'acier", c'est ici.

Les lauréats précédents
  • 2013 David Grossman, "Une femme fuyant l'annonce"
  • 2014 Steve Tesich, "Karoo"
  • 2015 Joyce Carol Oates, "Mudwoman"

Michel Moutot.
"Ciel d'acier" est un très beau roman, une vaste fresque prenante,  mais ce n'était pas mon préféré, puisque, oui, j'étais cette année jurée du prix du Meilleur roman des lecteurs de Points  (40 lecteurs et 20 libraires). J'ai reçu les douze livres sélectionnés par l'éditeur et je les ai lus entre janvier et juin. Une expérience très intéressante.


Mon livre préféré de la sélection était "La route de Beit Zera", d'Hubert Mingarelli (Stock, 2015, Points, 2016, 157 pages), une exploration très originale du thème du conflit israélo-palestinien, qui montre les souffrances et les blessures des deux parties. Mais mon cœur a longuement balancé entre celui-ci et "Le cœur du pélican", de Cécile Coulon (Editions Viviane Hamy, 2015, Points, 2016), le destin brutal d'Anthime sur fond de course à pied et dans un ton sans concession. Sans oublier le remarquable "Retour à Little Wing" de Nickolas Butler (Autrement, 2015, Points, 2016). Voilààààààààà!

Le détail des 60 voix
  • "Ciel d'acier", Michel Moutot: 15 voix
  • "Hérétiques", Leonardo Padura: 12 voix
  • "Le cœur du pélican", Cécile Coulon: 7 voix
  • "Retour à Little Wing", Nickolas Butler: 6 voix
  • "Academy Street", Mary Costello: 6 voix
  • "Les Réputations", Juan Gabriel Vásquez: 4 voix
  • "Scipion", Pablo Casacuberta: 4 voix
  • "La route de Beit Zeira", Hubert Mingarelli: 3 voix
  • "Passent les heures", Justin Gakuto Go: 2 voix
  • "Métamorphoses", François Vallejo: 1 voix
  • "La vie amoureuse de Nathaniel P.", Adelle Waldman: 0 voix
  • "Les Partisans", Aharon Appelfeld: 0 voix

Rappel
DTPE 1: "Le Roi René", René Urtreger par Agnès Desarthe (Odile Jacob).
DTPE 2: "Cœur Croisé", Pilar Pujadas (Mercure de France).
DTPE 3: "Sens dessus dessous", Milena Agus (Liana Levi).
DTPE 4: "La reine du tango", Akli Tadjer (JC Lattès).
DTPE 5: le lapin à toutes les sauces.
DTPE 6: "L'enjoliveur", Robert Goolrick (Anne Carrière).
DTPE 7: "Eurêk'art!", Philippe Brasseur (Palette...).
DTPE 8: livres d'art pour enfants.
DTPE 9: "Elvis Cadillac", Nadine Monfils (Fleuve) et "Agatha Raisin", (M.C. Beaton, Albin Michel).
DTPE 10: "Blood Family", Anne Fine (l'école des loisirs) et "Sauveur & Fils saison 1" de Marie-Aude Murail (l'école des loisirs).
DTPE 11: "Mariages de saison", Jean-Philippe Blondel (Buchet-Chastel) et "Bel-Ordure", d'Elise Fontenaille (Calmann-Lévy).





mercredi 17 août 2016

DTPE 11: amour, passion, mariage, rupture

De tout pour l'été, DTPE.
L'été, le temps de lire, du lourd et du léger, du français et de l'étranger, des romans et des récits. L'été, le temps de relire aussi.

Jean-Philippe Blondel et Elise Fontenaille.


L'été, le temps de l'amour, la saison des mariages comme le rappelle Jean-Philippe Blondel dans son dernier roman en date, le bien nommé "Mariages de saison" (Buchet-Chastel, 184 pages). Un livre sorti en début d'hiver - comme le précédent, en meilleure adéquation chronologique, "Un hiver à Paris", lire ici - mais qui se déroule en été,  le bon moment pour les unions, l'été 2013 précisément. Un joli roman à la Blondel, doux-amer, provincial comme on aime, léger et évidemment bien plus profond qu'il n'y paraît.

On y suit Corentin, 27 ans, qui reprend comme chaque été son emploi de vidéaste de mariage, en duo avec son parrain Yvan, photographe professionnel. Le temps de cinq week-ends, de cinq cérémonies, on va suivre ces deux hommes que vingt-cinq ans séparent (ou réunissent) et le petit monde des noces qu'ils accompagnent par leur présence et leur travail. En contre-point, des témoignages de proches de Corentin. L'écriture est toujours prenante, et les personnages qui apparaissent intéressants pour leur part d'humanité. Cette année-là, les questions des futures mariées semblent plus troubler Corentin, qui n'est pas très loin dans son cheminement personnel. Amours, boulot, famille, tout semble en attente chez ce gros bébé qui va ici saisir la chance de se poser les bonnes questions et d'y répondre. Bien sûr, Yvan fera partie des questions et des réponses.

"Mariages de saison" est finement construit entre descriptions et récits à la première personne, tendant des ponts entre passé, présent et futur, tant auprès du duo principal que des protagonistes croisés le temps d'un vin d'honneur, d'une messe ou d'une danse endiablée. Jean-Philippe Blondel nous amuse par sa manière de décrire les cérémonies nuptiales autant qu'il nous remue en allant au fond de ses personnages. Au scalpel mais avec empathie. Il est et restera un fin scrutateur de l'humain, qu'il soit côté Corentin ou côté Yvan, doublé d'un narrateur doué. Un treizième roman composé au son d'une musique dont, pour la première fois, l'auteur a oublié le titre.


Avec un titre tel que "Bel-Ordure", on sait qu'Elise Fontenaille ne nous raconte pas une histoire d'amour mais une séparation tragique car encore teintée de passion. Une histoire qu'elle a vécue, qui est presque finie; "Ce livre est de l'autofiction", me disait-elle. "Une histoire récente, où je suis encore." On perçoit l'urgence qu'elle a eue à la poser sur le papier: "L'écrire était pour moi une évidence, une nécessité vitale." Cet homme, surnommé Adama, a été une aventure amoureuse humaine et littéraire. Son livre "le plus abouti", en dit-elle à raison.

Il est grand, elle est petite. Il est mince et musclé, elle a plutôt des formes. Il est Noir, elle est Blanche. Il aime la chaleur, elle n'allume jamais le chauffage. Ils vont se croiser et cela va faire boum. Un grand boum. Une passion longue de neuf mois qu'on va suivre chronologiquement dans ces pages enlevées. Jusqu'à la chute et aux lendemains qui déchantent. "J'ai écrit le livre de manière chronologique", poursuit Elise Fontenaille. "Cela s'est fait naturellement, c'était une évidence, tout jaillissait, les mots, les titres des chapitres, tout coulait de source. J'ai connu un grand bonheur d’écrivain. J'espère qu'à mon plaisir d’écrire correspond le plaisir de lire."

"Bel-Ordure" est un livre magnifique, prenant, émouvant, où on ne se demande jamais pourquoi Eva s'est laissé piéger. On la comprend, on la suit, on admire ses choix, dont celui de vivre cette passion. Mais on sait que si elle est honnête dans ses sentiments, Adama ne l'est pas tout le temps. Eva le savait aussi: "J'ai toujours su ce que j'allais dire. Ce livre est la chair de ma chair. Adama est dans une spirale sans fin entre alcool, bars, fête qui ne finit jamais. Une spirale avec des faces cachées aussi. J'ai été fascinée par lui. Un amour pur, incontrôlable. Une passion. C'est infernal, on est dépossédé de soi-même, il me fallait donc faire ce livre. Mais un beau roman d'amour n'est-il pas forcément tragique?"

Le récit ne laisse pas indifférent tant il scrute avec finesse les sentiments et les émotions "C'est la première fois que j'ai de la tendresse pour mes lecteurs adultes comme j’en ai pour mes lecteurs jeunesse", ajoute la romancière qui se partage entre public jeunesse et public adulte. "Je ressentais la nécessité du don, du partage. Je voulais que les lecteurs ressentent cet amour-là. Le livre peut être l’écho d’histoires personnelles. Tout le monde a une passion dramatique enfouie..."

Pour feuilleter le début de "Bel-Ordure", c'est ici.


Rappel
DTPE 1: "Le Roi René", René Urtreger par Agnès Desarthe (Odile Jacob).
DTPE 2: "Cœur Croisé", Pilar Pujadas (Mercure de France).
DTPE 3: "Sens dessus dessous", Milena Agus (Liana Levi).
DTPE 4: "La reine du tango", Akli Tadjer (JC Lattès).
DTPE 5: le lapin à toutes les sauces.
DTPE 6: "L'enjoliveur", Robert Goolrick (Anne Carrière).
DTPE 7: "Eurêk'art!", Philippe Brasseur (Palette...).
DTPE 8: livres d'art pour enfants.
DTPE 9: "Elvis Cadillac", Nadine Monfils (Fleuve) et "Agatha Raisin", (M.C. Beaton, Albin Michel).
DTPE 10: "Blood Family", Anne Fine (l'école des loisirs) et "Sauveur & Fils saison 1" de Marie-Aude Murail (l'école des loisirs).









mardi 9 août 2016

DTPE 10: la Manche entre 2 auteures pour ados

De tout pour l'été, DTPE.
L'été, le temps de lire, du lourd et du léger, du français et de l'étranger, des romans et des récits. L'été, le temps de relire aussi.


Anne Fine et Marie-Aude Murail.

J'aime assez le principe de répétition à variable. Le post précédent présentait deux auteures de romans policiers, pour adultes, demeurant de part et d'autre de la Manche. Aujourd'hui, encore la Manche en trait d'union mais entre deux excellentes auteures de romans pour ados, la Britannique Anne Fine et la Française Marie-Aude Murail. Sortis à six mois d'intervalle, leurs derniers romans en date sont de pures merveilles, lumineux, chacun dans leur genre. Ils ont en commun le fait qu'on les dévore, cloué à leurs pages intenses, et qu'on se sent infiniment plus riche après les avoir lus. Les deux abordent l'enfance en souffrance.


C'est début novembre 2015 que j'ai lu "Blood Family", le nouveau roman d'Anne Fine (traduit de l'anglais (Royaume-Uni) par Dominique Kugler, l'école des loisirs, 2015, 341 pages). Il m'avait complètement épatée par sa construction et bouleversée. J'avais immédiatement écrit un mail à son auteure pour lui dire toute mon admiration et la remercier pour ce texte admirable. Et puis, l'actualité avait pris toute la place pendant plusieurs semaines...

J'avais toujours en tête l'histoire d'Edward, ce gamin de sept ans que les services sociaux britanniques libèrent de la prison quart monde où il vivait depuis toujours avec sa mère, dominée par un homme alcoolique et violent, brutalisée au point d'en devenir folle. Une histoire comme les faits divers des journaux en rapportent régulièrement dans leurs petites lignes et qui prend ici toute sa réalité humaine.

La magie de ce livre tient dans la force de résistance qu'on découvre chez le jeune Eddie - il ne reprendra son prénom que plus tard - et son intelligence. Ce petit bonhomme s'est éduqué grâce aux émissions de télévision pour enfants de Mr Perkins, qu'il regardait en cachette avec sa mère: l'animateur télé est devenu un repère pour ce pauvre gamin ignoré de tous. Quand les services sociaux mettent un terme à son calvaire, ils découvrent un enfant terriblement abîmé mais pas éteint. Mr Perkins l'a en partie sauvé, pas physiquement puisque Eddie a subi de nombreux sévices corporels, mais mentalement en lui faisant utiliser son cerveau, sa raison, petite fenêtre vers ailleurs dans son isolement total. En lui chantant notamment une chanson disant que "quand on serait grands, on pourrait faire ce qu'on voudrait; à une condition: qu'on ait la volonté d'y arriver".

Ce qui est véritablement superbe dans "Blood Family", c'est qu'Anne Fine a choisi d'écrire un roman à plusieurs voix, évitant ainsi les descriptions tragiques. Les différents intervenants donnent leur part de l'histoire et le lecteur assemble les pièces du puzzle, réalisant combien une chose peut être vue différemment. Pas besoin d'en rajouter. Les témoignages des uns et des autres suffisent. Tout au long des chapitres, le nom du narrateur précède son texte: Eddie puis Edward, Betty, la voisine qui a déclenché l'intervention policière, Martin Tallentine, agent de police, Dr Ruth Matchett, Robert Reed, le travailleur social qui va suivre Edward de bout en bout, Linda Radlett, l'assistante familiale en charge du dossier, etc., jusqu'aux différentes familles d'accueil où Edward va séjourner avec plus ou moins de bonheur. Ces différentes interventions servent excellemment le propos du livre.

La romancière suit son personnage de bout en bout. Elle  recompose petit à petit le passé qu'il ne maîtrise pas vraiment, son présent de résilient et son futur d'enfant ignorant qui est son père et forcé de vivre avec l'idée que sa mère n'a pas su le protéger, une "Blood Family" qui se transformera en bombe. On va passer plusieurs années en compagnie d'Edward, jusqu'au-delà de son adolescence, terriblement difficile, où les démons du passé se montrent insistants, où les liens du sang refont surface. Le roman prend évidemment aux tripes par son sujet mais c'est surtout l'écriture d'Anne Fine, juste, précise, sans esquive, qui donne toute leur qualité à ces pages magnifiques. En nous racontant Edward, elle ne choisit pas une voie facile, mais elle réussit totalement son entreprise. Pour ados et adultes.


L'autre roman pour ados qui m'a vraiment séduite ces derniers temps, c'était vers le printemps, au moment d'autres actualités funestes, est "Sauveur & Fils" de Marie-Aude Murail (l'école des loisirs, 329 pages) avec un cobaye tellement mignon en couverture que sa cousine germaine baguenaude maintenant dans mon jardin. Il faut vite lire cette formidable "saison 1" car la "saison 2" arrive et la "3" est en phase finale: "Marie-Aude a attaqué la saison 3", me disait il y a quelques mois un de ses proches, "et je ne l'ai jamais vue dans une telle urgence d'écrire. La saison 2 devrait paraître à la rentrée et la saison 3 sans doute au printemps 2017."

Cette nouvelle saga met en scène Sauveur Saint-Yves, un bien prénommé psychologue clinicien. Il habite et travaille à Orléans mais est originaire de la Martinique, ce qui occasionne quelques surprises lors de premiers rendez-vous pris par téléphone. L'Antillais passe sa vie à sauver celles de ses patients, surtout des adolescents, mais ne voit pas que son propre fils aurait aussi besoin d'être aidé. Car Lazare, huit ans et métis, a entre autres plein de questions sur son passé, du temps où sa maman était encore de ce monde. Pas de chance, Sauveur est muet à ce sujet... Alors que l'individu bizarre qui rôde autour de lui et de son père pourrait bien être en lien avec les années-là là-bas.

La "saison 1" court de janvier 2015 à mars 2015. De longs chapitres découpent le texte très agréablement dialogué en semaines. Longs car il s'en passe des choses chez Sauveur et son fils. Il y a d'abord les patients du psychologue, une série d'adolescents en mal de vivre qui se scarifient, font de la phobie scolaire, des scènes, des fugues, souffrent du divorce de leurs parents ou de leur remariage... et se racontent à Saint-Yves dont on découvre la formidable écoute et le sens relationnel, la diplomatie ainsi que la finesse de jugement. Est-ce sa stature, il mesure 1,90 m et pèse 80 kilos, sa neutralité, il ouvre ses oreilles et ses yeux, est-ce un un don? Il déstresse ses patients les plus rétifs, les débloque, les retourne, leur fait même adopter des bébés hamsters. On suit leurs démêlés avec ardeur et on voit que la lumière est souvent au bout d'un chemin fait de mots à prononcer et à entendre.

On assiste avec attention aux consultations du Dr Saint-Yves. Marie-Aude Murail a une telle humanité dans sa façon de raconter, une telle humilité aussi. Ses personnages prennent toute la place, effaçant quasiment l'auteure. Tout le champ de la souffrance (pré-)adolescente s'entend dans le cabinet de la rue des Murlins. On découvre en même temps que Sauveur ses patients, leur détresse mais aussi celle de leurs parents, ou leur aveuglement. Le livre serait déjà intéressant par cette seule analyse courageuse de l'adolescence en souffrance, mais il acquiert toute sa dimension romanesque quand le lecteur s'aperçoit qu'il en sait plus sur Lazare que son propre père! Car le fiston métis nous est conté, à nous, lecteurs, en parallèle aux séances psy. Il a de nombreuses questions sur tout et trouve son propre chemin pour obtenir des réponses. Pas le meilleur sans doute, mais celui qui est à sa portée. Sans que son père aussi disert avec ses patients qu'il est muet sur leur passé commun ne s'en doute. Le titre prend toute sa valeur: "Sauveur & FILS"... C'est bien l'histoire de deux personnes. Sacré petit Lazare, partagé entre sa fibre altruiste et ses propres anxiétés! Entre les deux générations, un patient hébergé provisoirement mettra aussi du piment dans le quotidien. Bien entendu, l'élément féminin n'est pas oublié mais il serait dommage de limiter cet excellent roman à son résumé. Il est bien plus que cela, un récit touchant et prenant, plein de rebondissements et de mystères, de secrets et d'humour, d'humanité et d'amour, habilement construit et écrit pour qu'on ne le lâche pas - sans que se voient les coutures. A la fin, on est enchanté par ce qu'on a expérimenté et découvert et, bien sûr, prêt pour les deux tomes suivants annoncés. Pour ados et adultes.


Rappel
DTPE 1: "Le Roi René", René Urtreger par Agnès Desarthe (Odile Jacob).
DTPE 2: "Cœur Croisé", Pilar Pujadas (Mercure de France).
DTPE 3: "Sens dessus dessous", Milena Agus (Liana Levi).
DTPE 4: "La reine du tango", Akli Tadjer (JC Lattès).
DTPE 5: le lapin à toutes les sauces.
DTPE 6: "L'enjoliveur", Robert Goolrick (Anne Carrière).
DTPE 7: "Eurêk'art!", Philippe Brasseur (Palette...).
DTPE 8: livres d'art pour enfants.
DTPE 9: "Elvis Cadillac", Nadine Monfils (Fleuve) et "Agatha Raisin", (M.C. Beaton, Albin Michel).