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jeudi 18 janvier 2018

Fawzia Zouari à Bruxelles la semaine prochaine

Fawzia Zouari.

C'est bête mais c'est comme ça. Il y a des auteur(e)s formidables à côté desquel(le)s on passe sans trop savoir pourquoi. Question de calendrier, de hasard, de pas de chance. Par exemple, la formidable romancière tunisienne Fawzia Zouari, lauréate du Prix des Cinq Continents de la Francophonie 2016 pour son superbe récit "Le corps de ma mère" (Joëlle Losfeld, 232 pages, 2016). Pourquoi est-elle si mal connue alors qu'elle a signé une dizaine de livres, vit à Paris depuis près de quarante ans et se déplace régulièrement? On avait ainsi eu l'occasion d'entendre ses mots enflammés lors du Passa Porta Festival 2017. Malgré tout cela, elle n'est pas assez connue, ni pour son parcours littéraire, ni pour son parcours de féministe engagée.

On aura deux occasion de se rattraper, la semaine prochaine à Bruxelles.

Le lundi 22 janvier dès 19 heures à la Maison Autrique où revient le cycle Portées-Portraits organisé par Geneviève Damas et son asbl Albertine, Fawzia Zouari sera présente lors de la lecture à haute voix de son dernier livre.
Portées-Portraits fait découvrir plusieurs fois par an différents auteurs contemporains, le temps d'une lecture-spectacle. Des comédiens donnent à entendre des extraits "coups de cœur" des livres,  accompagnés par des musiciens.
Le texte de Fawzia Zouari sera lu par Hoonaz Ghojallu, accompagnée à la guitare par Benjamin Sauzereau. La mise en voix sera assurée par Ariane Rousseau.

A l'issue de la lecture d'une heure environ, un verre sera offert, occasion de discuter de manière conviviale Fawzia Zouari et les artistes de la soirée. Rappelons qu'une rencontre avec l'auteure est organisée dès 19 heures à la Maison Autrique.

La manifestation est organisée en partenariat avec CEC ONG et les Midis de la Poésie. Elle se déroulera à la Maison Autrique (chaussée de Haecht, 266 à 1030 Bruxelles). Lecture à 20h15, rencontre avec l'auteure à 19 heures.
Renseignements et réservation par mail à albertineasbl@gmail.com ou par téléphone au 022455187.


Le mardi 23 janvier, de 12h40 à 13h30, dans le cadre des Midis de la poésie, animés par Mélanie Godin et son équipe, Fawzia Zouari échangera avec l'écrivaine belge Geneviève Damas, elle aussi lauréate du Prix des Cinq Continents de la Francophonie ("Si tu passes la rivière", Luce Wilquin, 2012), sur le thème "Poète et Prophète". Cela promet d'être passionnant. Le poète est-il capable de concurrencer le prophète? Il possède le sens de la divination, l'intuition du monde et les mots pour le dire. La tradition islamique a toujours craint les poètes qui, paradoxalement, ont marqué plus que tout autre genre la littérature arabe.

La séance est organisée en collaboration avec Albertine asbl et CEC ONG. Elle se déroulera aux Musées royaux des Beaux-Arts de Belgique (3 rue de la Régence, 1000 Bruxelles). Réservation par mail à info@midisdelapoesie.be ou par téléphone au 0485325689.



La Tunisie s'est de tout temps fait remarquer par ses femmes, qu'elles soient des personnalités publiques ou tiennent seulement leur foyer. Fawzia Zouari, journaliste et romancière, enrichit cette règle glorieuse. Elle naît - officiellement mais le roman familial donne une autre date - le 10 septembre 1955 à Dahmani, à une trentaine de kilomètres au sud-est du Kef, au sud-ouest de Tunis, au sein d'une fratrie de six sœurs et quatre frères. Son père est un cheikh, propriétaire terrien et juge de paix. Elle est, merci au président Bourguiba qui envoie les garçons ET les filles à l'école,  la première des filles à ne pas être mariée adolescente et à pouvoir mener des études secondaires. Son bac en poche, elle poursuit ses études à la faculté de Tunis, puis à Paris. Docteur en littérature française et comparée de la Sorbonne, elle vit à Paris depuis 1979. Elle a même épousé un Français, autre coup de canif dans les traditions familiales.

Elle travaille durant dix ans à l'Institut du monde arabe - à différents postes dont celui de rédactrice du magazine "Qantara" - avant de devenir journaliste à l'hebdomadaire "Jeune Afrique" en 1996. "La caravane des chimères", publié en 1989 chez Olivier Orban, est consacré au parcours de Valentine de Saint-Point, la petite-nièce de Lamartine qui a voulu réconcilier l'Orient et l'Occident et s'est installée au Caire après s'être convertie à l'islam. C'était son sujet de thèse.

Ses ouvrages suivants évoquent, pour la plupart, la femme maghrébine installée en Europe occidentale. "Ce pays dont je meurs" (Ramsay, 1999) raconte de façon romancée la vie de deux filles d'ouvrier algérien, déracinées, aussi mal à l'aise dans leur société d'origine que dans leur pays d'accueil. "La Retournée", roman publié en 2002, narre sur un ton ironique la vie d'une intellectuelle tunisienne vivant en France et qui ne pourrait plus retourner dans son village natal. En 2006, paraît "La deuxième épouse", mettant en scène trois femmes maghrébines fréquentées simultanément par le même homme. En 2016, elle reçoit le Prix des Cinq Continents de la Francophonie, pour son livre "Le corps de ma mère".

Fawzia Zouari a écrit "Le corps de ma mère" bien après le printemps 2007 où sa mère s'est éteinte, sa maladie réunissant autour d'elle toute la famille, celle du nord et celle du sud. Comme si elle avait dû attendre avant de se décider à raconter la vie de sa mère et à travers elle, celle des femmes bédouines tunisiennes. Le titre laisse déjà deviner la pudeur de la narratrice. Elle le fait en égrenant des souvenirs, des anecdotes, des conversations glanés tout au long de la vie de sa mère. Ceux qui connaissent la Tunisie vont reconnaître les paysages, les habitudes, les vêtements, les bijoux, les remèdes traditionnels, les conversations sans fin, les discussions à tout bout de champ. Les Tunisien(ne)s qui vont et viennent autour de la vieille matriarche. Ceux qui ne la connaissent pas vont découvrir un pays de l'intérieur.

Avec pudeur, l'auteure relate le parcours de sa famille, principalement celui des femmes de sa famille, Yamna sa mère bien entendu, ses sœurs, elle-même, la nouvelle génération devenue adulte. Mais elle évoque aussi le fils préféré et les autres hommes. La vie à Ebba et à Tunis. "Je ne m'explique pas non plus pourquoi maman semble avoir posé ses valises au milieu de ma vie", écrit-elle. "Pourquoi ai-je hérité, plus que mes frères et mes sœurs, de ses contes, et me suis-je assigné la mission de préserver sa mémoire?"

Dans ce texte vif, à la première personne, elle s'interroge sur les difficultés à sortir des traditions, à les marier à la modernité. Elle traque les secrets de famille longuement tus, soigneusement gardés par sa mère. Elle reprend les histoires racontées depuis toujours aux enfants. Son récit peut se faire dramatique, cocasse ou lyrique. A travers sa famille qu'elle nous confie, entre safsari et pose d'arkous, c'est le chemin de la femme tunisienne qu'elle écrit. Un livre de toute beauté, d'une infinie richesse et qui suscite plein de questions.




mercredi 17 janvier 2018

Deux francophones finalistes des prix Andersen


L'IBBY (International Board on Books for Young People, lire ici) a rendu publique sa sélection pour les prix  Hans Christian Andersen 2018, décernés tous les deux ans à un auteur depuis 1956 et à un illustrateur depuis 1966 (lire ici).

Cocorico! Deux francophones dans les onze nominés, deux femmes, une par catégorie, la Française Marie-Aude Murail chez les auteurs (lire ici), la Suissesse Albertine chez les illustrateurs (lire ici).


Auteurs
  • Marie-Aude Murail (France)
  • Farhad Hassanzadeh (Iran)
  • Eiko Kadono (Japon)
  • Joy Cowley (Nouvelle-Zélande)
  • Ulf Stark (Suède), celui qui avait signé le texte de "Tu sais siffler, Johanna?" (lire ici) et décédé le 13 juin dernier (le règlement prévoit que les auteurs doivent être vivants au jour de leur nomination par une section nationale)


Illustrateurs
  • Pablo Bernasconi (Argentine)
  • Linda Wolfsgruber (Autriche)
  • Xiong Liang (Chine)
  • Iwona Chmielewska (Pologne)
  • Igor Oleynikov (Russie)
  • Albertine (Suisse)


Les noms des deux vainqueurs seront connus le 26 mars à la Foire du livre pour enfants de Bologne.

Le jury était composé de Patricia Aldana (Canada/Guatemala), présidente, Denis Beznosov (Russie), Yasuko Doi (Japon), Reina Duarte (Espagne), Andrej Ilc (Slovénie), Eva Kaliskami (Grèce), María Beatriz Medina (Venezuela), Yasmine Motawy (Egypte), Lola Rubio (Argentine) and Junko Yokota (USA).

La liste complète des candidats proposés par les sections nationales de l'IBBY se trouve ici.

A noter que le prix Astrid Lindgren, annuel, sera lui, annoncé le 27 mars.


mardi 16 janvier 2018

Un village dont tous les pères sont partis

Florence Seyvos.

Délicatesse, respect de l'enfance, beauté de l'écriture, non conformisme des sujets, ainsi peut-on définir Florence Seyvos, qu'elle écrive pour les enfants ou pour les adultes, qu'elle traduise des textes et qu'elle coécrive avec Noémie Lvovsky des scénarios pour la télévision ou le cinéma (lire ici). N'est-ce pas elle qui pense que "Quel que soit le lecteur, le geste d'écrire est le même"?

En vrac, quelques-uns de ses titres selon les genres de ses lecteurs: "Comme au cinéma", "Le jour où j'ai été le chef", "L'erreur de Pascal", "La Tempête" et "Pochée" (avec Claude Ponti), "L'Ami du petit tyrannosaure" (avec Anaïs Vaugelade), "Nanouk et moi", "Gratia", "Les Apparitions", "Le Garçon incassable", "La Sainte Famille", le passage en français des albums de Komako Sakaï, Ole Könnecke, Yuichi Kasano,  Kazuo Iwamura, Tomi Ungerer, Claudio Abbado, etc., la traduction des romans de Diana Wynne Jones, Catherine Sefton, Jane Goodall, les scénarios  "La vie ne me fait pas peur", "Les Sentiments", "Camille redouble", "Demain et tous les autres jours".

Chacun de ses nouveaux livres est une découverte et un bonheur. Un bonheur et une découverte. Il y avait cependant un genre littéraire que Florence Seyvos n'avait pas encore exploré. C'est aujourd'hui chose faite avec la délicate pièce de théâtre jeunesse "Un village sans papas" (illustrations de Leslie Auguste, Actes Sud-Papiers, Heyoka Jeunesse, 48 pages), mettant en scène toute une bande d'enfants et quelques adultes, aussi splendide qu'inattendue.

Confidence pour ceux qu'effraie le mot "théâtre": les deux fois que j'ai lu la pièce, je n'ai même pas remarqué que c'était du théâtre et non un roman! "Un village sans papas" est un texte d'une force et d'une beauté immenses célébrant la confiance en la vie malgré les deuils.

On est dans un petit village du sud de la France durant la guerre 1914-1918, même si elle n'est pas nommément mentionnée. Les enfants jouent. Evidemment, ils jouent à la guerre, se partageant les rôles des Allemands et des Français. Les enfants ont, il faut s'en rappeler, cette capacité à jouer avec tout ce qui se passe autour d'eux. Et autour d'eux, justement, ce sont les papas envoyés au front. Les pères partis à la guerre,  les mères attendent de leurs nouvelles. Les enfants aussi, eux qui réagissent à ces absences selon leurs sensibilités. Certains pères reviennent, mais dans quel état. D'autre pas. Les mères et les enfants encaissent, apprennent à vivre autrement. Les absents sont invisibles mais ont acquis parfois une autre forme de présence.

C'est tout cela que Florence Seyvos a admirablement su mettre en mots d'enfants - la pièce est destinée aux plus de neuf ans. Les jeux, le quotidien, l'école, la maîtresse, les radotages de village, les familles désemparées, les pères qui ont laissé des messages derrière eux, les enfants qui ont inventé des manières de communiquer avec eux. On suit Victor et Jeanne principalement mais ce sont tous les enfants du village sans papas qu'on voit changer de jeux et grandir. Comme le font tous les enfants des pays en guerre. Le texte est magnifique et passe du registre quotidien à celui de l'humour et de la tragédie avec un naturel que ne peut lui envier la vraie vie.

"Dans les livres que j'écris", explique Florence Seyvos, "qu'ils soient pour les enfants ou pour les adultes, beaucoup de choses viennent de l'enfance, de tout ce qui s'est imprimé en moi pendant cette période." Une enfance que la romancière a passée dans un petit village des Ardennes entre forêts, hivers enneigés, jeux en bande, cimetières militaires et souvenirs des deux guerres.

Une des illusteations de Leslie Auguste. (c) Actes Sud.



vendredi 12 janvier 2018

L'amour à mort d'une mère face à la mer

Gaëlle Josse (c) Héloïse Jouanad/Libella

Le vent, la mer, le froid, l'espoir, l'attente, il y a tout cela dans le nouveau roman de Gaëlle Josse, son sixième, le superbe "Une longue impatience" (Noir sur Blanc, Notabilia, 192 pages). Il y a surtout l'amour, immense, d'une mère pour son fils de seize ans qui a quitté la maison et a pris la mer. Un amour de mère, éternel, inaltérable, patient, infini, silencieux. Un amour de mère tout simplement. Un amour à mort. Excellente pioche que ce premier livre lu dans l'abondante rentrée de janvier.

On est dans la Bretagne de l'immédiat après-guerre. Quand l'éducation ne s'occupe pas de psychologie, que les coups sont monnaie courante dans les familles. Quand on se remet d'années noires, dures, éprouvantes physiquement et moralement, de deuils immérités. Quand le quotidien est encore difficile, qu'on se lance dans l'inconnu avec l'infime espoir d'une revanche sur les chagrins passés. Quand on veut avoir confiance. Quand on pense avoir le droit d'être plus heureuse malgré d'autres renoncements. C'est tout cela qu'Anne Quémeneur nous fait sentir dans ce texte sans gras, extrêmement délicat, dont les mots sont comme une marée montante ou descendante. La jeune femme est la narratrice de ce roman qui touche profondément, remue et bouleverse. L'histoire d'un fils qui part et d'une mère, fragile et forte, qui attend.

"Une longue impatience" commence le soir d'avril 1950 où Louis, seize ans, le fils qu'Anne a eu avec le pêcheur Yvon Le Floch, son grand amour mort en mer, ne rentre pas à la maison. Qu'expliquer à Gabriel et à Jeanne, les enfants qu'elle a eus ensuite avec Etienne, le pharmacien du village, avec qui elle s'est remariée après son veuvage? Peut-on aimer l'enfant d'un autre lit? Changer de classe sociale? On va côtoyer Anne dans ses interrogations, ses souvenirs, ses chagrins, ses désirs de toujours faire au mieux, ses déceptions. On va la suivre dans son attente de plus en plus longue de son fils aîné. Petit à petit s'assemble le puzzle de la vie dans ce petit coin de Bretagne d'hier, avec ses rites et ses habitudes, bien avant les moyens de communication actuels. Le silence, l'espoir, le guet font partie de la vie de tous les jours.

Qu'est devenu Louis? Pourquoi ne donne-t-il pas de ses nouvelles? Comment tenir, résister, avancer, ne pas devenir folle? Anne a trouvé sa voie: donner de l'amour, remballer sa tristesse, sauf aux moments où elle est seule et où elle peut trouver une consolation. Année après année, elle tente tout, dans la modeste mesure de ses moyens,  pour retrouver son fils. Pour tromper son angoisse, elle fait de très beaux projets pour son retour et les concrétise en secret. Faibles béquilles à cet amour infini, mieux compris par les lecteurs que par le mari d'Anne. Dans un texte extrêmement sensible, la romancière raconte le quotidien de cette femme généreuse, débordante d'amour, ses questions, sa souffrance dans l'attente. Quelle beauté que ces mots fins et précis qui ne cherchent pas l'effet mais touchent à l'âme. Des larmes me coulaient en terminant cette lecture magnifique. D'où venaient-elles? Peut-être de l'empathie, réelle ou rêvée, entre mères. Merci à Gaëlle Josse et à son Anne Quémeneur pour cet incroyable moment de grâce.











mercredi 10 janvier 2018

Les six lauréats des prix Sorcières 2018

Les lauréats 2018 des prix Socières. Affiche d'Isabelle Simler.

On le savait, les prix Sorcières changeaient cette année (lire ici).

Voici les lauréats de la nouvelle formule.
Pas beaucoup d'originalité par rapport aux prix déjà décernés.
Deux titres illustrés par Régis Lejonc, deux livres Gallimard mais la présence de trois jeunes maisons d'édition.
Félicitations aux auteurs et à leurs éditeurs.

Palmarès

CARRÉMENT BEAU MINI 


Profession crocodile
Giovanna Zoboli
Mariachiara di Giorgio
Les fourmis rouges, mars 2017




CARRÉMENT BEAU MAXI


Le jardin du dedans-dehors
Chiara Mezzamala
Régis Lejonc
Éditions des éléphants, septembre 2017







CARRÉMENT PASSIONNANT MINI


Pax et le petit soldat 
Sarah Pennypacker 
Jon Klassen 
traduit de l'anglais par Faustina Fiore
Gallimard Jeunesse, janvier 2017
à feuilleter ici





CARRÉMENT PASSIONNANT MAXI


Sirius
Stéphane Servant
Rouergue, août 2017
à feuilleter ici








CARRÉMENT SORCIÈRES FICTION


Cœur de bois
Henri Meunier
Régis Lejonc
Editions Notari, mars 2017








CARRÉMENT SORCIÈRES NON FICTION


Colorama : Imagier des nuances de couleurs
Cruschiform
Gallimard Jeunesse, octobre 2017
lire ici














jeudi 4 janvier 2018

Le décès de l'écrivain israélien Aharon Appelfeld

Aharon Appelfeld.

Une nouvelle année commence et déjà trois disparitions dans le monde de la littérature.

Hier, 3 janvier, on apprenait le décès la veille de l'éditeur Bernard de Fallois, à l'âge de 91 ans.

Ce matin, celui, survenu le 2 janvier en Guadeloupe, de l'éditeur Paul Otchakovsky-Laurens, fondateur des éditions P.O.L. Il avait 73 ans. Stupeur.

Ce matin encore, celui du magnifique écrivain israélien Aharon Appelfeld., survenu en Israël à l'âge de 85 ans. Hier, je me réjouissais d'avoir encore à lire "De longues nuits d'été", son roman jeunesse sorti au printemps (traduit de l'hébreu par Valérie Zenatti, l'école des loisirs). Tristesse infinie.

Ici, la déclaration d'amour que je lui avais faite lors de son passage à Bruxelles en 2014.

En voici le début.
"Aharon Appelfeld, c'est simple, je l'aime.
J'aime l'homme, né à Czernowicz en 1932, sa force, son esprit de résistance, sa capacité d'adaptation.
J'aime l'écrivain. Celui qui écrit pour les adultes, beaucoup (plus de 40 livres) et  depuis longtemps, en hébreu, cette langue qu'il a apprise à l'adolescence. Celui qui s'est décidé, à 80 ans passés, de se lancer dans un roman pour enfants.
Aharon Appelfeld, c'est simple, je l'aime."

lundi 1 janvier 2018

Une nouvelle année commence



Pour lire les chroniques déjà publiées,

libellé "jeunesse" pour la littérature de jeunesse, 

libellé "littérature générale" pour les autres livres, 

ou à votre guise. 

Promenez-vous! Amusez-vous! Lisez!




dimanche 31 décembre 2017

Garder le meilleur pour la fin (de l'année): cinq très bons romans du printemps à lire en hiver

Une semaine devant vous?
Voilà cinq romans pour l'occuper, dans des genres différents.

Lundi et mardi, on part au Japon d'hier


Le bureau des Jardins et des Etangs
Didier Decoin
Stock, 388 pages

Merveilleux roman que celui-ci où, après avoir disséqué les faits divers (lire ici), Didier Decoin nous emmène au Japon du XIIe siècle porter les meilleures carpes de la rivière à l'empereur. Etrange? Non. En nous racontant le Japon d'hier d'une façon extrêmement documentée mais jamais assommante, le secrétaire de l'Académie Goncourt nous donne aussi un reflet de notre société aujourd'hui, de ses choix, de ses réussites, de ses échecs. Sa Miuki, la veuve de Katsuro, a décidé de remplacer son mari défunt pour ce voyage et ses péripéties seront autant d'occasions de montrer quelle magnifique personne elle est.

J'avais rencontré l'écrivain à la sortie du "Bureau des Jardins et des Etangs". Son livre est toujours disponible. Voilà ce qu'il m'en a dit.
"Ce livre est important pour moi. Je voulais faire quelque chose de ma passion pour le Japon mais il fallait que je me décide. Cela a été un gros travail. Il est dédicacé à Jean-Marc Roberts (1954-2013) parce qu'il avait adoubé le livre, quand je lui en ai présenté l'idée. Je lui avais montré des bribes, il y a douze ans. Il m'avait dit: "Vas-y, fais-le!" La dernière fois que je lui ai rendu visite avant son décès, il m'en avait demandé des nouvelles. Je lui ai menti. Je lui ai dit qu'il serait prêt dans quelques mois."
Didier Decoin. (c) Benjamin Decoin.
"Ma passion pour le Japon n'est pas récente. Mon intérêt a surgi à propos de la guerre du Pacifique. J'avais lu le livre "Le survivant du Pacifique" de Georges Blond, datant de 1949, et je ne comprenais pas le peuple japonais, cette violence, cette cruauté dans la guerre. Pour écrire ce roman, j'ai lu plein de livres, j'ai vu plein de films. Il y a plus de douze ans que je vis en concubinage avec la culture japonaise. Plus je l'explore, plus je la trouve fascinante, séduisante, novatrice."
"Le roman est situé il y a mille ans parce que les concours de parfums datent de l'époque Heian (XIIe siècle). Il fallait que je plonge Miyuki dans un univers qui soit le contraire de ce qu'elle est, une paysanne simple et frustre. La période Heian est le point culminant du raffinement japonais. La peine de mort est abolie, alors qu'à la même époque, chez nous, on pratique la torture. C'est une période où les femmes des empereurs découvrent les fictions comme "Le dit du Genji" qui sont les matrices du roman européen, avec des gens coquins, amoraux même."
"Oui, c'est un livre olfactif. Je m'intéresse à toutes les odeurs, sauf celle du vomi. Je les assume toutes sauf celle-là. Et je repense souvent à la phrase de Jean Genet, "A force de tripoter une rose, ça sent la merde". La matière vivante pourrissante devient de la merde. D'où l’expression "Ça ne sent pas la rose". Les mauvaises odeurs sont incluses dans les bonnes. J'aurais adoré être un nez chez un parfumeur, créer des jus. La peau est un réceptacle. D'où une autre expression: "Je ne peux plus te sentir". Un monde sans odeurs serait horrible. Pensez au parfum de l'enfance, de la maison, etc."
"L'écriture du livre a été plus rapide que la documentation. Miyuki fait des kilomètres à pied dans des conditions aventureuses. Elle ne se retourne jamais. Elle ne fait qu'avancer sauf quand une halte est nécessaire. Elle est un personnage sans hésitation, une flèche qui va droit vers sa cible. Un soleil qui brille. Elle se nourrit de sa propre énergie. Elle est très lumineuse. Elle a été heureuse avec Katsumo, un type bien qui l'a vraiment aimée. Elle me plaît beaucoup,  on l'aura compris."
"Il y a un effet miroir du roman par rapport à notre société. Trop de monde. Une surabondance d'immigrés. C'est gommé par la splendeur de la ville. Ils ont inventé leur ville comme Manhattan avec des rues et des avenues qui se coupent à angle droit. Comme si c'était la ville idéale."
"Ce roman est plus sexuel que d'autres. Je me lâche. Je me décoince. J'ai un univers fantasmagorique riche dans le domaine des fantasmes. Je n'ai pas besoin qu'on m'apprenne des trucs. Certains de mes fantasmes que je croyais personnels, je les ai retrouvés au Japon! J'aurais fait un bon Japonais. J'aime le riz, le saké, les femmes japonaises. Mais je ne suis jamais allé au Japon. A force d’écrire des histoires, j'arrive dans un pays que j'imagine. Quand j'écrivais le livre pendant des jours et des jours, je m'y croyais. Surtout avec la musique que j'écoutais: Joe Hisaishi est la bande originale du livre. Ce compositeur a notamment créé la musique des films de Kitano."
"Aujourd'hui que le livre est publié, je me sens un peu amputé. Après douze ans! Miyuki est partie voler de ses propres ailes."


Mercredi, on s'installe dans un tout petit village


Silencieuse
Michèle Gazier
Seuil, 213 pages

Magnifique histoire si bien racontée que ce roman qui se déroule à Saint-Julien-des-Sources, six cents habitants. On y trouve un bistrot, une supérette et bien sûr des habitants et leurs potins, leurs commérages même. Inconfortable pour les deux étrangers, Hans Glawe, un peintre et sculpteur allemand qui ne fraie avec personne, Louis, un vieux hippie à qui est sensible Annie, la caissière de la supérette. Il y a aussi Claude Ribaute, retraité, un ancien du village qui est revenu écrire une étude sur le peintre. Observateur du quotidien, il sera le narrateur de la seconde partie du roman. Car les jours monotones sont bousculés par l'arrivée de Valentina, qui ne parle pas, et de sa mère qui voudrait lui venir en aide. Le silence de la petite fille est terrible. Mais d'où vient-il? C'est ce que Michèle Gazier va nous faire comprendre dans ce superbe roman de silences, de violences et de blessures dues à un passé qui ne passe pas. Elle m'en a parlé.

"Qu'il y ait trois hommes dans ce livre après trois femmes dans "Les Convalescentes" (lire ici) est le fait du hasard. Trois est un chiffre intéressant. A trois, il y a une ouverture, à deux, c'est un affrontement."
Michèle Gazier. (c) John Foley.
"Ce livre a une histoire. Je suis lente dans la rumination. J'ai vu, il y a quinze-vingt ans, un reportage télévisé qui m'a troublée. Était annoncée l'interview d'un jeune homme qui avait appartenu aux Brigades rouges. Il n'y avait pas fait grand-chose et en était parti. Il s'était caché et était recherché par la police. Il avait décidé de se confesser à un journaliste. Dans le reportage, il raconte comment il a répondu à la douleur d'être Allemand, qu'il s’est engagé en aveugle, que les morts l'ont fait reculer, qu'il s'est caché en Espagne d'abord, en France ensuite. Mais qu'il avait maintenant besoin d'en parler, d'en répondre. A un moment, il y a eu un plan sur le village où il habitait. Mon mari et moi avons reconnu ce village, ce n'était pas loin de notre maison. Une semaine après, le jeune homme était arrêté. J'ai été très troublée par son parcours.  Cette tentation de la violence parce que l'héritage du passé n'est pas assumé, cette obligation alors de se cacher et puis ce besoin d'avouer et ainsi se faire prendre. Etait-ce un acte manqué?"
"J'ai aussi fait un livre sur le peintre catalan Josep Grau-Garriga qui était anti-franquiste. Il a traduit sa violence contre le régime de Franco dans son art. Cela a été à la fois politique et salvateur. L'artiste est parvenu ainsi à apaiser sa violence, son angoisse intérieure."
"Dans le sud de la France où j'ai ma maison, un de mes voisins est Anselm Kiefer. Le nom de son domaine porte celui de l'ancienne filature de soie où il se trouve, "La Ribaute". Son art a le même mouvement que Grau-Garriga. Tant le terroriste du reportage télé que Grau-Garriga et Kiefer ont choisi de vivre dans un village. Un village avec une population qui ne les comprend pas et voit en chacun d'eux l'étranger. Dans le sud de la France, cela reste des Boches!"
"Le village pour moi, c'est la scène, le lieu où tous les regards convergent. Tout le monde sait tout de tout le monde. Le village, c'est l’arène, avec la place, les maisons autour, les balcons au premier étage. Le village fonctionne comme un chœur. Les personnages entrent dans l'histoire comme des acteurs. Quand j'écris un roman, je sais d'où je pars et où je veux arriver. Je ne sais pas ce qui se passe entre les deux, mais j'y vais."
"Le silence est une capacité à transformer ce qu'on peut avoir de violent en soi. Valentina est une petite fille qui ne parle pas. Comme un refus de l'héritage familial qu'elle contourne avec des silences. Elle reste une énigme parce qu'elle est une énigme. Elle fait réagir les autres. Son silence est un questionnement pour eux. Avec ses rares interlocuteurs, elle a une complicité naturelle, évidente. Qui se ressemble s'assemble. Ils se reconnaissent. Elle choisit celui qui est le plus blessé, comme elle l'est. "Ces enfants-là n'apprennent pas parce qu'ils savent", m'a dit un jour un médecin."
"Deux narrations se suivent. La première partie est la mise en place du décor. J'ai besoin d'une géographie pour raconter. Les choses ne se passent pas n'importe où. Il y a une aire centrale où tout va résonner. J'ai besoin d'une narration avec de la distance pour planter le décor, puis, une voix va s'élever, comme un air d'opéra. Cette voix arrive dans la deuxième partie."
"Ribaute est le personnage du sociologue. Il a un itinéraire comme Bourdieu dont j'admire beaucoup le travail. Une mise à distance de la campagne, de la province dont il est originaire. A la fin de sa vie, il s'est consacré à une revisitation de l'art et de la peinture. Mon personnage a le même type d'itinéraire. Le sociologue a une distance que n'a pas le psychologue qui est dans l'interprétation."


Jeudi, on file aux Etats-Unis


Après l'incendie
suivi de Trois lamentations
Robert Goolrick
traduit de l'anglais (Etats-Unis)
par Marie de Prémonville
Anne Carrière, 349 pages

Formidable, encore plus captivant que les précédents, le nouveau roman de Robert Goolrick (lire ici) est l'histoire d'une maison, Saratoga, construite en 1784 dans l'Amérique sudiste et détruite par un incendie en 1941. Bien sûr, l'histoire de ses habitants aussi, dont la dernière Diana Cooke Copperton Cooke qui y a peut-être péri. Une véritable enquête menée par un journaliste pour la rubrique "Maison et art de vivre" d'un journal qui, par moments, ne sait plus s'il trouve ou s'il rêve. Le livre est prodigieux et se lit avec un appétit grandissant. On y suit le destin des uns et des autres bien entendu, mais on comprend aussi qu'il y est difficile de penser autrement. Comment Diana va-t-elle résoudre cette équation, écartelée entre les problèmes financiers et les problèmes moraux que lui cause l'esclavage qui était en vigueur là. Qu'est-ce que l'amour dans ce cas? Peut-on échapper au poids du péché des pères? Et à ceux du fils? Le paradis pourrait-il exister sur terre?

Goolrick nous entraîne dans un roman passionnant, sensible et formidablement bien construit. Avec lui, on a droit à l'envers du décor, quel décor et quel envers! Que ce soit les problèmes d'argent ou les relations de Diana avec son mari richissime épousé pour sauver le domaine mais capable du pire ou son espoir de trouver l'amour ailleurs. Le romancier nous tient en haleine tout en nous faisant côtoyer de tout près ses personnages, rendus à la lumière par un journaliste opiniâtre.

Le roman est suivi d'une superbe nouvelle inédite, "Trois lamentations", un récit autobiographique d'une année d'école du très jeune Robert.


Vendredi, on revient au Havre


Par amour
Valérie Tong Cuong
JC Lattès, 413 pages

Que s'est-il passé chez les civils du Havre durant la Seconde Guerre mondiale? Comment réagir quand les soldats ennemis s'installent? Que les soldats amis vous bombardent? Valérie Tong Cuong nous offre dans un roman choral bouleversant qui s'intéresse à des faits peu connus qui se sont déroulés dans la ville du Havre d'où est originaire sa maman.
"Le début du livre est un peu long et puis l'action s'emballe. C'est un parallèle avec l'avancement de la guerre. En 1939, c'était plutôt statique. En 1940 sont arrivés les Allemands et  une nouvelle vie s'est installée. Il y avait ce qui se passait en Russie aussi. Les portes de l'enfer se sont ouvertes progressivement. La première partie du livre concerne les années 1939-1940. C'était calme. En 1941, c'est l'exil. A partir de là commence la descente aux enfers. Les habitants croient toujours que cela va se terminer mais cela ne se termine pas. A la fin de la guerre, la situation était inimaginable. Il y avait la victoire des Alliés mais la ville du Havre avait été complètement bombardée par les Anglais, et ce, tout au long de la guerre. C'était une situation épouvantable. Les gens étaient coincés dans un étau. Les civils ont été sacrifiés par les Anglais. Au moment de la victoire, cela a été compliqué à vivre, compliqué à expliquer."
Valérie Tong Cuong.
"En 1943, les Allemands décident de faire évacuer tous les enfants de la ville. Les évacuations vers l'Algérie, elles, ont eu lieu jusqu'en 1942. Il y a eu un phénomène comparable en Grande-Bretagne où les enfants étaient évacués vers des pays du Commonwealth, jusqu'à ce qu'un naufrage stoppe cette opération baptisée "Children over seas". D'autres enfants britanniques étaient envoyés à la campagne."
"J'avais l'idée générale du livre au départ. J'ai rassemblé énormément de documentation, des livres, des documents, des témoignages. J'ai beaucoup lu, beaucoup rencontré. Je voulais que le livre soit à hauteur d'homme, dise ce que les gens avaient vécu. Comment on vit cela à tel âge ou à tel âge. Ensuite, j'étais prête à écrire. Les personnages se sont révélés en cours d'écriture. J'ai opéré un travail d'architecture minutieux. Je voulais être précise, vraie, par rapport aux points de contact. Je voulais que tout ce que mes personnages, composites mais faits de personnages réels, vivent soit vrai. C'est le propre du romancier que ses personnages de fiction soient issus de véritables vies. Je me suis glissée facilement dans la peau de chacun d'eux. On s'oublie alors. J'ai entendu des voix. J'ai été emportée par leur propre vécu. Je me suis mis plus de pression pour être à la hauteur de ce qu'ils ont vécu. Des témoignages ultérieurs à la parution du livre l'ont confirmé. Des gens m'ont dit: "C'est nous que vous racontez". Alors que je ne les ai pas rencontrés. Ça, c'est un cadeau de la vie. Comme par exemple, cette inscription "Ici, c'est les docks" trouvée sur un mur après le bombardement du magasin le Printemps au centre-ville, un monsieur est venu me voir et m'a dit: "C'est mon frère aîné!" Comme si l'histoire se poursuivait pour moi."
"Comment je choisis à qui donner la parole? Celui de mes personnages qui raconte est celui qui est le mieux placé pour raconter. Ensuite, les autres racontent leur vision des mêmes faits. Je voulais montrer que chacun a vécu sa propre guerre."
"J'ai eu le titre, "Par amour", tout de suite. Dès la première réflexion, dès les premiers témoignages. Ce sont souvent les mères qui font les choses par amour, elles dissimulent pour protéger. Mais chacun des personnages le fait à sa façon. J'ai compris que ce qui s'était produit, c'était par amour, que cet amour concerne les enfants, le compagnon, la patrie. Ce sentiment immatériel leur donnait une raison d'avancer."
"C'est la première fois que je m'aventure sur le terrain historique. Mais ce livre est dans la continuité de mes précédents parce que j'aime regarder comment les gens avancent dans leur vie, ici en temps de guerre, quelle est leur humanité pour répondre à l'inhumanité. Le procédé choral était présent dans mes deux romans précédents. Ici, il s'est imposé. Les comportements sont tellement différents. Je voulais entrer par plusieurs portes. Tout peut arriver à tout moment pendant la guerre. La guerre est une succession de choix, de décisions à prendre en se fiant à son intuition. Ce sont des prises de risque qui s'enchaînent."
"Les sœurs s'aiment en ayant accepté chacune que l'autre soit différente. Elles sont parfois agacées ou en désaccord mais on est en guerre. Le danger permet de faire remonter l'essentiel à la surface. Elles tiennent l'une pour l'autre parce que l'une a l'autre à protéger."


Samedi et dimanche, on se repose avec un thriller


De cauchemar et de feu
Nicolas Lebel
Marabout, 415 pages

Le titre annonce la couleur. On ne va pas se retrouver au pays des Bisounours mais dans le Paris actuel, celui de 2017, en état d'urgence, quelques jours avant le dimanche de Pâques, lieu choisi semble-t-il pour exporter le conflit irlandais. Fameuse semaine sainte! Pour son quatrième roman alors qu'il a commencé à écrire il y a cinq ans, Nicolas Lebel, prof d'anglais à temps partiel, fait fort. Pour bien nous mettre la pression, il chronomètre son récit, tout en intercalant des flash-backs inquiétants qui se déroulent en Irlande du nord dans les années 60 et 70.

Son capitaine de police Mehrlicht ("Son nom vient des derniers mots que Goethe a prononcés sur son lit de mort") a du pain sur la planche quand on découvre que le gars assassiné dans un pub parisien a pris une balle dans chaque genou et une dans le front. Un signe qui ne trompe pas et qui est confirmé par l'autopsie, qui revèle des slogans nationalistes nord-irlandais, des tatouages celtiques et les lettres IRA. Que diable venait-il faire à Paris? Qui l'a liquidé?

L'enquête s'annonce compliquée. Elle va bien occuper la fine équipe de Mehrlicht, pas toujours soudée, remise en question et augmentée d'une stagiaire venue de la province ainsi que d'un inspecteur anglais dépêché sur place. Rebondissements, fausses pistes, figures inquiétantes du passé qui semblent se réveiller à moins qu'elles ne se soient jamais endormies, le thriller de Nicolas Lebel garde son lecteur en haleine jusqu'au bout. Lui montre combien le passé peut tenir le présent et le présent tenir le passé. Ecrit avec un réel souci du mot juste, en séquences courtes qui s'enchaînent à bon rythme, le compte à rebours voit défiler ces quarante heures à toute vitesse tout en montrant combien la douleur peut être individuelle ou collective.

Sans oublier le running gag chez Lebel, la sonnerie téléphonique sur le portable de Mehrlicht, père souvent dépassé. Un des éléments caustiques de son roman policier qui aime mêler histoire passée et présente et analyser la société contemporaine.


Sans oublier
1. "Tout un monde lointain", Célia Houdart, P.O.L.
2. "Madone", Bertrand Visage, Seuil
3. "Point Cardinal", Léonor de Récondo, Sabine Wespieser Editeur
4. "Mon autopsie", Jean-Louis Fournier, Stock
5. "La beauté des jours", Claudie Gallay, Actes Sud
6. "Traité des gestes", Charles Dantzig, Grasset
7. "Une autre Aurélia", Jean François Billeter, Allia
8. "La nuit des enfants qui dansent", Franck Pavloff, Albin Michel
9. "Les amnésiques n'ont rien vécu d'inoubliable", Hervé Le Tellier, Le Castor Astral
10. "Mon gamin", Pascal Voisine, Calmann-Lévy

samedi 30 décembre 2017

Garder le meilleur pour la fin (de l'année): Thierry, Francis, Gilles, Elvis et Emelyne

En bref pour ne pas les perdre, dix romans qui ont aussi fait 2017.


Pascal Voisine.

Parce qu'il est réalisateur de films courts et qu'il a filmé l'univers de la psychiatrie, Pascal Voisine a eu envie d'en faire le cadre de son premier roman, "Mon gamin" (Calmann-Lévy, 240 pages). Un titre qui est le surnom que porte depuis sa naissance, Thierry Poivet, connu comme chanteur sous le nom de Marc Alder, mais retraité dans la fleur de l'âge. Ce petit nom lui a été donné par le gentil Francis, pensionnaire de l'hôpital psychiatrique voisin que dirige le père de Thierry et avec qui il passe ses journées.

Le livre commence en 2017 quand Thierry est rappelé pour le décès d'Emelyne, sa belle-mère qu'il n'a plus vue depuis quarante ans. "Emelyne est là dès le départ", fait remarquer l'auteur, "elle est l'élément déclencheur, elle est la passion. Tout arrive par sa faute sans qu'elle le veuille." On remonte tout de suite en 1977, été de tous les dangers, été de toutes les passions, où l'adolescent de 14 ans a été éloigné de sa maison. Août 1977, la mort d'Elvis, celle d'un infirmier qui en était fan... Un été dense et intense, empli de zones grises qu'il va bien falloir éclaircir un jour.

Pascal Voisine fait de beaux portraits des personnages principaux, Thierry, son père, sa belle-mère, et aussi des pensionnaires de l'hôpital psychiatrique, le gentil Francis dont on a déjà parlé, l'impressionnant Mains-de-Marteau et d'autres. On s'y croit. Il conduit un récit compliqué, sur quarante ans, qu'il a imaginé au fur et à mesure de l'écriture, dit-il. Un roman à suspense bien entendu puisqu'il s'agit de réunir les pièces d'un puzzle détenues par différents personnages. Et un roman de fuites, celle d'Emelyne notamment qui a aussi ses secrets, celle de Thierry dont la lâcheté va buter sur des vérités insoupçonnées.

Un premier roman ambitieux dont les intentions sont toutefois un peu trop visibles.

Et aussi
1. "Tout un monde lointain", Célia Houdart, P.O.L.
2. "Madone", Bertrand Visage, Seuil
3. "Point Cardinal", Léonor de Récondo, Sabine Wespieser Editeur
4. "Mon autopsie", Jean-Louis Fournier, Stock
5. "La beauté des jours", Claudie Gallay, Actes Sud
6. "Traité des gestes", Charles Dantzig, Grasset
7. "Une autre Aurélia", Jean François Billeter, Allia
8. "La nuit des enfants qui dansent", Franck Pavloff, Albin Michel
9. "Les amnésiques n'ont rien vécu d'inoubliable", Hervé Le Tellier, Le Castor Astral